Le Petit Bourg aux papayers : Taïwan en formation

Kuo Hsueh-hu, After a Rain (1931)

En 2015, le Musée des beaux-arts de Taipei organisait l’exposition « Formose en formation », consacrée à la période où Taïwan était une colonie japonaise. A cette époque de changements sociaux et de fusion culturelle intenses, notait le musée, des artistes taïwanais et japonais, se nourrissant du sol taïwanais, mais aussi de leurs séjours en Chine, au Japon ou en France, influencèrent le destin de l’île. Le système colonial et la modernité dont il était le vecteur ouvrirent les artistes taïwanais aux cultures du monde entier. Ceux-ci furent aussi confrontés aux défis de la formation d’une identité nationale et de la transmission – ou de la remise en cause – des valeurs traditionnelles.

Liao Chi-chun, Courtyard with Banana Trees (1928)

Le Petit Bourg aux papayers, premier volume d’une anthologie de la nouvelle taïwanaise dirigée par Angel Pino et Isabelle Rabut, pourrait sans peine être considéré comme le pendant littéraire de l’exposition de Taipei. En sept nouvelles, choisies avec soin, ce recueil permet en effet une plongée, inédite pour les lecteurs francophones, dans le tourbillon historique et littéraire du Taïwan de la première moitié du XXe s.

En 1895, l’île de Taïwan et l’archipel des Pescadores (Penghu) sont cédés par l’empire Qing à l’empire nippon. Après avoir soumis l’ensemble de l’île, y compris l’essentiel des territoires restés jusqu’alors sous le contrôle des tribus aborigènes, le Japon engage dès le début du siècle, dans une optique proprement coloniale, la mise en valeur agricole et industrielle de l’île : camphre, thé, sel, tabac et canne à sucre sont transportés par un réseau ferré de plus en plus étoffé, stockés, transformés et exportés. Le développement est également éducatif et sanitaire. Ainsi, des écoles publiques sont créées, où la scolarité s’effectue en japonais, décrétée langue nationale.

Tous les écrivains réunis dans ce recueil sont passés sur les bancs de ces écoles. Si Lai He (賴和), qui a également étudié les classiques chinois, écrira résolument dans des langues sinitiques, la plupart des textes présentés dans Le Petit Bourg aux papayers ont d’abord été composés en japonais (certaines des présentes traductions ont toutefois été établies à partir de traductions chinoises, parfois revues par l’auteur, ayant acquis le statut de références universitaires, expliquent les éditeurs).

Huang Ching-shan 1941

Huang Ching-shan, Ship of Southern Country (1941)

En plus de leur coloration linguistique, la tentation est grande de retenir d’abord de ces textes leur « position » vis-à-vis du colonisateur. Il est vrai que tout semble opposer Lai He et sa dénonciation, dans « Une « balance » » (1926), des abus de l’administration coloniale, et Wang Chang-hsiung (王昶雄) dont le « Courant tumultueux » (1943) évoque les affres par lesquels passent les Taiwanais ayant à cœur de devenir des sujets nippons à part entière. Entre ces deux extrêmes, on est amené, inconsciemment, à ordonner les différents auteurs comme sur un nuancier.

Pourtant, comme le soulignent à juste titre Angel Pino et Isabelle Rabut en introduction de l’ouvrage, de multiples thèmes et questions unissent les différents auteurs de cette période : la transformation des campagnes taïwanaises au profit du colonisateur et la destruction des modes de vie traditionnels qui en découle, la disparition des petits métiers, l’internationalisme et la solidarité entre opprimés de tous pays, la recherche de la modernité et la dénonciation des retards pris par la société taïwanaise, ou encore la mélancolie et les doutes ressentis par la jeunesse taïwanaise éduquée des années 30 et 40, à l’heure où s’intensifie l’effort d’assimilation japonaise. Quant aux influences littéraires, elles déroutent, comme pour mieux souligner que rien n’est simple : Lai He s’inspire ouvertement d’Anatole France quand Lung Ying-tsung (龍瑛宗) cite Don Quichotte et Wang Chang-hsiung… Su Dongpo (蘇東坡).

Lin Po shou 1941

Lin Po-shou, Embroidery (1941)

C’est qu’il s’échappe de ces nouvelles écrites par les membres d’une nouvelle élite lettrée bien plus que des postures idéologiques. Il y est par exemple beaucoup question de piété filiale : elle est observée avec résignation chez Wu Yong-fu (巫永福), déjouée par une mère sacrificielle chez Yang Kui (楊逵), mise à distance chez Lung Ying-tsung, contournée chez Chang Wen-huan (張文環), dénaturée chez Wang Chang-hsiung. Sont aussi évoqués les tourments provoqués par des stratégies matrimoniales et éducatives tenant parfois de l’impasse, comme chez Lü Ho-jo (吕赫若), mais aussi, comme avec Chang Wen-huan, la libération féminine et la voie salvatrice offerte par l’art. La langue est vive, les dialogues nombreux, les sentiments fulgurants. Les nouvelles frappent par la qualité de leur construction et par leur portée symbolique.

Ces textes bénéficient d’une traduction et d’une édition méticuleuses (la biographie de Wu Yong-fu comporte toutefois des erreurs de dates). Le lot d’une sélection est d’être incomplète, mais on regrettera qu’aucun texte de la littérature dite kômin (ou kôminka : mouvement destiné à faire des Taïwanais des sujets impériaux) ne figure dans ce recueil : évoqué en introduction, un Chou Chin-po (周金波) aurait par exemple eu toute sa place, histoire de s’affranchir définitivement des visions idéologiques ayant longtemps présidé à Taïwan et en Chine à l’étude littéraire de cette période. Autre regret, plus subjectif : la transcription systématique des noms de personnes et de lieux en hanyu pinyin permet certes une restitution fiable de leur prononciation, mais efface les graphies sous lesquelles certains auteurs sont connus dans des traductions anglaises, tout en convoquant d’improbables « Gaoxiong » et « Taizhong », villes que nul à Taïwan n’identifie de la sorte.

Par son caractère inédit, par la qualité littéraire intrinsèque des textes sélectionnés et par le sérieux de son édition, Le Petit Bourg aux papayers s’impose comme une lecture incontournable, celle d’un « Taïwan en formation ».

(Toutes les illustrations ont été trouvées sur le site du Musée des beaux-arts de Taipei et correspondent à des tableaux de peintres taïwanais présentés en 2015 lors de l’exposition « Formose en formation ». L’illustration figurant à la une de l’article est un tableau de Chen Cheng-po 陳澄波).

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