Le Cheval à trois jambes : l’après-guerre revisité

Evoquer la littérature de Taïwan amène souvent à procéder par simplifications, tant celle-ci s’inscrit dans un contexte historique complexe. Ainsi, on insiste d’ordinaire sur les ruptures et les mouvements majeurs qui ont ponctué son développement : le basculement linguistique après la défaite du Japon en 1945 et la prise du contrôle de l’île par la république de Chine, la domination des auteurs continentaux réfugiés à Taïwan et leur épopée moderniste, l’émergence plus tardive d’auteurs « du terroir »…

Ces grandes étapes paraissent d’autant plus évidentes qu’elles ont été confortées au fil des décennies par un corpus épousant peu ou prou les vues du gouvernement de la Chine nationaliste. Ainsi, dans l’Anthologie de la littérature chinoise contemporaine publiée en 1989 en français par l’Institut national de la traduction, à Taipei, et couvrant la période 1949-1974, la quasi-totalité des auteurs cités étant nés avant-guerre, sont originaires de la Chine continentale. A la fin de cet ouvrage déjà trentenaire, figurent plusieurs nouvelles d’auteurs nés à Taïwan, généralement après 1945. Elle sont le fait, précise la préface, d’« un groupe de jeunes écrivains » dont les « esquisses sont riches de couleur locale ». On retrouve dans cette anthologie d’une autre époque la présentation linéaire esquissée plus haut : les auteurs venus de Chine ont modernisé la langue et la littérature chinoises, avant que des auteurs nés à Taïwan ne contribuent à leur tour à cette entreprise nationale en lui donnant un tour plus local.

Trente and plus tard, Le Cheval à trois jambes et autres nouvelles taïwanaises, deuxième volume d’une anthologie historique de la prose romanesque taïwanaise moderne publiée aux éditions You Feng, vient fortement nuancer ce tableau, tout en resserrant la focale sur Taïwan. Les temps ont changé, et les textes d’auteurs originaires de Taïwan sont en effet majoritaires dans ce recueil dédié aux écrivains nés avant 1945 et s’exprimant en mandarin.

Dans une introduction limpide, Angel Pino et Isabelle Rabut, les éditeurs, expliquent la naissance du clivage entre Taïwanais de souche et Continentaux, détaillent la répression linguistique qui a frappé Taïwan après-guerre au profit du mandarin, analysent le développement et les limites de la littérature anti-communiste de l’immédiat après-guerre, et décortiquent l’avènement du modernisme. Mais, notent-ils, « l’opposition entre littérature moderniste et littérature nativiste, qui éclatera à la fin des années 1970, est peu pertinente au début des années 1960 ». Ils notent le rôle des revues littéraires, où sont très tôt publiés les textes d’auteurs nés à Taïwan et qui servent de creuset à toute une génération d’écrivains. Ils insistent en outre sur le rôle considérable joué par Lin Hai-yin (林海音, 1918-2001), écrivain et rédactrice en chef du supplément littéraire du United Daily News, qui permit la publication de nombreuses oeuvres à forte couleur locale.

Lin Hai-yin.

On pourrait d’ailleurs presque considérer Le Cheval à trois jambes comme un hommage à Lin Hai-yin. Il s’ouvre en effet avec « Un couple uni dans la misère » (traduit par Sandrine Marchand), récit inspiré de l’histoire personnelle de son auteur, Zhong Lihe (鍾理和, 1915-1960), dont la publication des oeuvres doit tant à Lin Hai-yin. Cette dernière est l’auteur de « La Mèche de la bougie », la nouvelle présentée ensuite (traduite par Angel Pino et Isabelle Rabut), évocation puissante du destin d’une femme ballottée par l’histoire d’une rive à l’autre du détroit de Taïwan. Plus loin, on trouve la nouvelle à laquelle le recueil emprunte son titre (mêmes traducteurs), écrite par Cheng Ching-wen (鄭清文, né 1932 et qui est récemment décédé, en novembre 2017), et qui lui aussi a été publié grâce à la femme de lettres. Ce sont autant de textes subtils, où les personnages font l’expérience de l’impuissance devant les aléas de la vie ou les bouleversements de l’histoire.

Les éditeurs ont aussi retenu, traduite par Charlotte Malo-Musada, la longue nouvelle « La Chasse aux prisonnières » de Chen Chian-wu (陳千武, 1922-2012) qui transporte le lecteur sur l’île de Timor pendant le second conflit mondial et aborde avec réalisme la question de l’enrôlement des Taïwanais dans l’armée impériale nippone et celle des « femmes de réconfort » enlevées par cette dernière. Il s’agit là d’un texte écrit plus tardivement, dans les années 70, mais dont le thème et son traitement justifie amplement sa présence dans ce recueil.

Le même raisonnement vaut pour « La Mère qui fuyait », nouvelle de Guo Songfen (郭松棻, 1938-2005) publiée en 1984 et qui, à travers une introspection psychanalytique, fait défiler toute l’histoire récente de Taïwan. On retrouve avec bonheur Guo Songfen, découvert avec Récit de lune, déjà traduit par Marie Laureillard, à qui on doit aussi la traduction d’une autre nouvelle de cet auteur taïwanais exilé en Amérique du Nord, « Cris sous la Lune », parue en 2017 dans la revue Jentayu.

Deux figures incontournables du courant « moderniste », Bai Xianyong (白先勇) et Wang Wenxing (王文興), figurent logiquement dans Le Cheval à trois jambes, à travers des textes inédits en français. Il y a tout d’abord « Mort à Chicago », traduit par Angel Pino et Isabelle  Rabut, où Bai Xianyong travaille des thèmes qui traversent toute son oeuvre : le déracinement, la hantise de la déchéance, la recherche du sublime. Puis vient « Eté dans la plaine », traduit par Sandrine Marchand, saisissant exercice de style où Wang Wenxing fait d’un exercice militaire dans la campagne du sud de Taïwan un tableau de la condition humaine.

Le recueil se clôt avec « Un Char à boeuf pour dot » de Wang Chen-ho (王禎和, 1940-1990), comédie cruelle traduite par Sonia Au Ka-lai et Gérard Henry, où le thème, classique dans la littérature taïwanaise, de la misère paysanne est traité avec verve.

Après Le Petit Bourg aux papayers qui explorait la littérature taïwanaise au temps de la colonisation japonaise, Le Cheval à trois jambes sort donc des sentiers battus. Il fait découvrir au lecteur la profonde empreinte humaniste d’une littérature forgée au feu d’une histoire mouvementée, et illustre l’entrelacement des approches réalistes et modernistes dans les écrits de cette époque. Une excellente lecture.

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