Wu Ming-yi : « Les livres traduits ne meurent pas »

Le 14 mai 2017, à Taipei, Lettres de Taïwan a rencontré l’auteur taïwanais Wu Ming-yi (吳明益), dont le livre Le Magicien sur la passerelle et une nouvelle figurant dans le recueil Taipei, histoires au coin de la rue ont récemment été publiés en français chez  L’Asiathèque, dans une traduction de Gwennaël Gaffric. Un long entretien – deux heures d’une discussion à bâtons rompus – dont voici la seconde partie (la première partie « Raconter une histoire, c’est comme faire de la prestidigitation », est à découvrir ici).

Wu Ming-yi (aimable crédit de Chen Meng-Ping)

Vous avez évoqué les limites liées à la physiologie humaine, le fait que l’amour ne peut tout résoudre. Dans vos œuvres, on perçoit un sentiment similaire quant au rapport entre l’être humain et l’environnement : nous aurions une confiance trop grande en les capacités de l’esprit humain. Dans L’Homme aux yeux à facettes, la Nature nous montre ces limites, alors que dans une intervention à TEDxTaipei en 2013, vous vous interrogiez sur la possibilité pour l’être humain de se réconcilier avec la Nature…

L’être humain est progressivement passé, au fil de l’Histoire, d’une position d’impuissance face à la Nature à une position de domination. Aujourd’hui nous possédons une immense capacité à maîtriser, à opprimer notre environnement. Ainsi, comme je le dis souvent, si l’on envisage la question d’un point de vue philosophique, la Nature qui était notre mère nourricière est petit à petit devenue notre victime. De nos jours, quand on parle de la Nature, on parle très rarement de sa force nourricière. Ce dont on parle, c’est de la destruction de l’environnement.

Deuxièmement, au sein même de l’époque contemporaine, le comportement des humains est en constante évolution ; c’est lié à cette force énorme que nous possédons. Pour faire une analogie sportive, on observe souvent un phénomène intéressant dans les compétitions de haut niveau. En basket-ball, par exemple, au sein de la NBA, si une équipe mène avec une marge très importante, elle ne pourra pas réellement savourer le goût de la victoire. À cent points, deux cents points, l’équipe adverse tentera-t-elle même encore de vous contrer ? De même, au football, si une équipe mène 10-0, elle fera souvent exprès de concéder un point. En effet, ce seul point ne fera aucune différence sur le résultat final mais consolera le perdant.

La Nature, à l’origine, était la plus forte, elle nous a nourris et nous a permis de nous développer. Mais, de manière objective, l’humanité est également très puissante de nos jours. Si la science continue à se développer, qui sait ce qui sera possible ? Déjà, beaucoup de choses qui semblaient jadis impossibles ont été réalisées : les câbles intercontinentaux au fond de l’océan, les tunnels qui traversent des montagnes… Aussi, ce que je veux montrer, ce n’est pas la manière dont la nature contre-attaque. Ce serait… trop romantique. Ce que je veux montrer, c’est que l’être humain a la possibilité d’opprimer la Nature, mais peut choisir de s’abstenir – une immense avancée rationnelle qui serait cruciale pour l’Humanité.

En effet, que doit-on appeler  « civilisation » si ce n’est le refus d’opprimer ? Les hommes sont capables d’opprimer les femmes mais se sont petit à petit rendu compte que c’était mal. De la même manière, certains blancs se sont rendu compte que c’est mal de discriminer sur la base de la couleur de peau et ont commencé à essayer de mettre un terme aux discriminations. C’est un processus long et difficile, une progression graduelle vers la civilisation. De la même manière, sur le plan environnemental, être civilisé, ce n’est pas construire des gratte-ciel aussi hauts qu’il est techniquement possible de faire. La ville de Copenhague, au Danemark, a instauré des restrictions sur la hauteur des bâtiments, et même l’hôtel Hilton a dû s’y soumettre. Quand je me suis rendu là-bas, j’ai été frappé par l’absence de hauts buildings. Mais l’on ne peut pas dire pour autant que le Danemark est incapable d’en construire. C’est simplement un choix qu’ils posent.

Ainsi, [dans L’Homme aux yeux à facettes], j’aborde la question de la chasse aux phoques. Même si l’on peut tuer impunément un phoque, on peut choisir consciemment de s’abstenir. Ce choix ne reflète pas uniquement une considération environnementale, puisque certaines personnes vous diront qu’il y a une différence entre tuer quelques individus et exterminer l’espèce. Mais en réalité, il n’y a aucune différence entre les deux. Bien sûr, si l’on envisage la question d’un point de vue scientifique, la mort d’un individu n’a généralement pas d’influence sur la population de l’espèce, plus particulièrement si l’on tue un mâle. Il suffit d’un seul mâle pour que la population puisse se renouveler. Mais la différence, c’est que l’humanité, en se civilisant, évolue.

Vous avez brièvement évoqué la photographie animalière et de nature, pouvez-vous nous en dire plus sur le rapport entre votre écriture et la photographie ?

Des inventions comme les techniques photographiques élargissent le champ de perception de l’humanité. Prenons cette théière, par exemple. On ne peut pas voir les micro-organismes qui la recouvrent, c’est la photomicrographie qui nous les révèle. En regardant cette théière à l’œil nu, je peux apprécier sa beauté. Mais l’avènement des techniques photographiques me permettent également de songer à la beauté des micro-organismes qui la recouvrent.

De la même manière, dans le monde du sport, on ne pouvait jadis juger d’un athlète qu’à travers ses résultats. Aujourd’hui, on peut le filmer au ralenti dans sa course et observer sa sueur, ses mouvements au ralenti, comme s’il volait. On voit ses muscles travailler, autant de beautés qu’on n’avait jamais vues auparavant.

Jadis, on ne pouvait pas non plus observer l’univers, on ne pouvait que l’imaginer à travers les romans de science-fiction. Mais aujourd’hui, il est possible d’observer Pluton ou de scruter la surface de Mars. La photographie fait partie de ces techniques qui ont élargi le champ de perception de l’humanité, mais il est également nécessaire qu’elles nous rendent plus « larges d’esprit ». À une certaine époque, je voulais constamment changer d’appareil photo, comme si je ne pouvais progresser qu’avec le modèle dernier cri. Mais si l’on envisage la photographie dans sa dimension artistique, il faut également avoir confiance en son monde intérieur. Quand je prends ce papillon en photo, je le photographie uniquement si je connais le mois de l’année où il se métamorphose, l’altitude à laquelle il vit… L’acte photographique devient alors davantage qu’une simple photo, il reflète mon système de connaissance sous-jacent, ainsi que mes sentiments pour le papillon.

À Taïwan, il existe un papillon de la famille des lycénidés, le Sibataniozephyrus kuafui, dont le nom commun signifie « petit papillon vert de Kua Fu (6) ». Il a été baptisé ainsi par le professeur Hsu Yu-feng (徐堉峰), de l’Université nationale normale de Taïwan. Ce professeur savait qu’au Japon existe une espèce de papillon, le Sibataniozephyrus fujisanus, dont on n’avait jamais trouvé d’équivalent à Taïwan. Or, comme le hêtre de Chine méridionale [dont se nourrit le papillon] est présent à la fois au Japon et à Taïwan, ce professeur était persuadé qu’un papillon du même type devait également exister à Taïwan et il s’est mis à sa quête. Il l’a cherché très longtemps, peut-être dix ans. Lorsqu’il l’a trouvé, il l’a baptisé « petit papillon vert de Kua Fu », comme s’il avait dû lui-même poursuivre le soleil couchant. La valeur spirituelle de ce papillon, le papillon lui-même n’en sait rien, la Nature n’en sait rien, seul l’être humain la connaît.

(6) Dans le Classique des monts et des mers (山海經, Shanhaijing) , Kua Fu (夸父) est un géant mythologique qui décide d’attraper le soleil. Il le poursuit d’Est en Ouest, s’en rapprochant toujours un peu plus, asséchant lacs et rivières pour étancher sa soif brûlante, mais ne parvient jamais à le rattraper.

Dans Les lignes de navigation du sommeil, il y a moment où vous faites allusion à la « macédoine de langues » parlées dans le marché de Chunghua. Comment la diversité linguistique de Taïwan – celle du marché de l’époque, celle de la société taïwanaise d’aujourd’hui –  influence-t-elle votre écriture, le choix des mots, des expressions ?

Je n’ai pas vraiment vécu dans un environnement imprégné des tensions politiques, ni eu de proches qui ont été mis en prison ou ont disparu au cours de la Terreur blanche (7). Aussi, lorsque la conscience taïwanaise a réellement émergé, je n’avais pas cette haine envers les Continentaux (8) que d’autres avaient, c’est une première chose.

Une deuxième chose, c’est que je viens du marché de Chunghua. Pour nous, il était clair que parmi nos voisins il y avait des continentaux, des gens de Fuzhou, des gens de partout, des aborigènes (9)… Ma mère est taïwanaise. Quand il y avait des conflits entre voisins, ce n’était pas pour ça, c’était pour les affaires, pour le commerce, ça oui. Ma mère disait souvent en taïwanais : « On va acheter des nouilles chez le Hakka du coin, et se faire coiffer par les gens de Fuzhou ». Dans la vie de ma mère, ces gens n’avaient pas de prénom, ils étaient simplement « les Hakkas », ou « les gens de Fuzhou ». Pour elle, c’était simplement un surnom, ça n’avait aucune connotation péjorative.

Vue nocturne du marché de Chunghua en 1966. (aimable crédit du ministère des Affaires étrangères de la République de Chine – Taiwan)

Donc, à cause de cet environnement dans lequel j’ai grandi, plus tard, quand s’est développé la conscience taïwanaise, j’ai toujours eu du mal à comprendre totalement ce rapport aux Continentaux. De la même manière, quand je vois ce dédain qu’ont les Continentaux pour les Taïwanais de souche, par rapport à leur niveau d’éducation par exemple, ou ce dédain qu’ils ont vis-à-vis de la partie de la culture taïwanaise qui s’est métissée au contact du Japon… ça me laisse indifférent. Car nous vivions dans un « super-marché » : on s’achetait les uns aux autres ce qui nous manquait. Plus de dentifrice ? Le voisin en vendait. Mon père voulait manger des nouilles à la manière de Yangchun ou boire de l’alcool de prunes ? On en vendait à côté. J’y allais lui en chercher et j’en profitais pour m’acheter pour un yuan de biscuits. Tout, absolument tout ce dont on avait besoin, était à moins de dix minutes de nous à pied, absolument tout s’achetait sur le marché de Chunghua. Il y avait même un endroit qui vendait du matériel militaire, des caissons de fusil. C’était un monde extraordinaire, dans lequel il ne me semble pas qu’on trouvait de réel racisme ou de nationalisme.

Simplement, le voisin parlait parfois une langue que je ne comprenais pas. Quand j’allais chez le coiffeur, qui était de Fuzhou, à part une seule phrase en taïwanais, quand il me demandait « La même chose que d’habitude ? », je ne comprenais absolument rien du reste. Quand j’allais acheter quelque chose, même si le marchand parlait une autre langue que la mienne, on finissait toujours bien pas se comprendre aussi. Par conséquent, je n’ai pas ressenti que telle ou telle langue pouvait n’être « pas assez bien ». Ce n’est qu’après être entré à l’école que la politique linguistique m’a rattrapé, parce qu’à ce moment-là, à l’école, on ne manquait jamais de nous rappeler que notre chinois n’était pas assez bon. À ce moment-là, bien sûr, mon taïwanais était bien meilleur que mon chinois. Mais malheureusement, le temps que j’arrive au lycée, mon taïwanais était complètement décrépit, car je n’ai pas eu l’occasion de m’en servir comme outil d’écriture pour décrire un monde riche et détaillé. En effet, dans le cas du chinois, j’ai lu de nombreux livres étrangers en traduction chinoise, ce qui a nourri mon écriture, aiguisé ma plume dans cette langue. Aussi, la seule langue d’écriture qui me soit offerte est le chinois, je ne serais pas capable d’écrire mes romans en taïwanais.

(7) La Terreur blanche fait référence à la période de répression politique qui a suivi les événements du 28 février 1947 à Taïwan – un soulèvement populaire réprimé de manière brutale au cours des semaines suivantes par les forces gouvernementales alors dirigées par le régime autoritaire du Kuomintang. La Terreur blanche s’est prolongée, de manière plus ou moins intense, pendant plusieurs dizaines d’années, jusqu’à la levée de la loi martiale en 1987. Pour un témoignage sur cette période, voir Le Goût de la liberté de Peng Ming-min (彭明敏) (Ed. René Viénet).

(8) Les Continentaux (en chinois : waishengren 外省人, littéralement “ceux nés à l’extérieur”), sont les habitants nés en Chine continentale et arrivés à Taïwan après 1945 (pour la plupart en 1949, à la suite du gouvernement nationaliste du Kuomintang, battu par les communistes sur le continent). Par extension, l’expression peut aussi désigner les descendants de ces immigrés continentaux, alors même qu’ils sont nés à Taïwan.

(9) Taïwan compte des populations autochtones austronésiennes (les aborigènes formosans). Ces populations austronésiennes représentent environ 530 000 personnes, soit 2,3% de la population totale.

Nombre de vos romans sont traduits. Une œuvre traduite est-elle pour vous une autre œuvre ? Quelle est votre relation avec vos traducteurs ?

J’enseigne la littérature. On dit souvent que le but de la période postmoderne, c’est de supprimer toute forme de domination, y compris la domination politique et celle des auteurs sur leurs œuvres. Pourquoi devrais-je m’inquiéter des nuances une fois qu’elles se sont transformées en d’autres langues? En tant qu’écrivains, il est possible de choisir un bon traducteur pour nos livres, mais, une fois celui-ci choisi, il faut lui faire confiance et ne pas s’immiscer dans son art. Quand je finis d’écrire un livre, il n’appartient plus à moi seul, car il sera lu. Et c’est pendant ce moment que le livre va réconforter les lecteurs. Celui qui les a réconfortés n’est pas moi mais mon livre. Du coup, depuis quelques années, j’ai abandonné l’idée de contrôler mes œuvres.

Si mes livres étaient adaptés au cinéma ou en séries télé, je n’irais pas prendre la place du réalisateur. Ma vision n’est pas la norme et mon point de vue esthétique n’est pas la seule référence non plus. Par exemple, il y aura bientôt un film adapté du roman Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? de Philip K. Dick – il est prévu qu’il sorte en salle cette année. C’est un roman de science-fiction que j’ai beaucoup aimé mais il était très difficile à traduire en chinois. Il y parlait déjà d’androïdes et de la définition de l’homme, concepts peu présents dans la société taïwanaise des années 70. Il était vraiment incroyable d’avoir une telle vision et une telle idée à l’époque. On peut ainsi se rendre compte de la difficulté de saisir le sens de ce livre. Du coup, la version traduite lors des années 80 et 90 avait été un échec. Ce livre à Taïwan n’a pas été aussi influent, mais cette année on disposera d’une nouvelle traduction. Voilà un bon côté de la traduction selon moi : elle rend l’œuvre immortelle, alors que version originale meurt.

Prenons encore un exemple, quand je relis les romans d’Eileen Chang (張愛玲, 1920-1995), je les trouve tellement magnifiques, mais je n’apprends rien de son style d’écriture. Le style d’Eileen Chang n’appartient qu’à l’époque d’Eileen Chang. Mais il en va différemment de ses œuvres traduites : elles sont pour le public contemporain, et la langue de traduction a un potentiel de renouvellement. Les livres traduits ne meurent pas, mais les versions originales le peuvent, c’est ce que je pense.

Lors de précédents entretiens, vous avez évoqué de nombreux écrivains qui ont inspiré́ votre démarche littéraire. Certains chercheurs ont également mis en évidence la forte intertextualité́ (avec, entre autres, Garcia Marquez, Borgès, Bei Dao北島, Keats,…) qui transparait dans vos œuvres. Mais qu’en est-il du cinéma ? Le titre de votre dernier roman, La Bicyclette volée (單車失竊記, non traduit), fait par exemple référence au Voleur de bicyclette de Vittorio Di Sica (le titre chinois du roman est identique à celui du film). Pouvez-vous nous en dire plus ? De manière plus générale, quelles sont vos inspirations filmiques ?

Nous les hommes, surtout les écrivains, sommes soumis à l’influence de nombreuses œuvres quand nous grandissons. Lorsque leurs créations viennent à maturité, beaucoup d’écrivains nient cette influence afin d’augmenter la valeur de leurs propres œuvres. Mais moi, je ne la nie pas, parce qu’il est très important pour moi de me rappeler de la première fois où j’ai été touché et ému par quelque chose.

En dehors des romans, les films constituent ma nourriture littéraire la plus importante. J’ai eu un professeur qui disait que, de nos jours, les meilleurs artistes tournent tous des films. Il est vrai qu’il y a un siècle, les meilleurs artistes étaient écrivains, mais maintenant ils tournent tous des films. Peut-être tout le monde n’est-il pas de cet avis, mais pour moi c’est vrai : il y a tellement de choses belles et magnifiques dans les films.

J’ai vu Le Voleur de bicyclette (titre original : Ladri di biciclette) quand j’étais jeune. Il montrait un visage de la société italienne de l’après-guerre. Je n’étais alors jamais allé en Italie, je ne parle pas italien, et je ne me rendais pas compte que l’Italie avait été dans un état aussi pauvre, dur et noir. En une heure et demie, ce film a vraiment changé mon état d’esprit et ma façon de regarder le monde.

On pourrait dire que les films m’influencent plus que les romans, je pense, beaucoup plus. Je peux oublier facilement les détails d’un roman, mais grâce au côté visuel des films, je me rappelle toujours bien des détails des scènes que j’ai vues au cours de ma vie. C’est parce que je suis un visuel. Ma mémoire est construite par des images, pas par les mots. Pour moi, l’écriture consiste à traduire tout cela en mots.

Le Magicien sur la passerelle vient d’être publié en France. Qu’attendez-vous de votre rencontre avec les lecteurs français ? Qu’avez-vous particulièrement à leur dire ?

Dans ma vie, je me suis beaucoup nourri de la culture française, des films, des musiques des écrivains français, surtout les films de François Truffaut comme Les Quatre Cents Coups et Jules et Jim qui m’ont beaucoup influencé. Sans ces influences, je ne serais pas l’écrivain que je suis aujourd’hui. Donc je suis très ému d’être traduit en français.

Si un jeune français pouvait être captivé par une de mes histoires — ou même par toutes mes histoires —, et alors qu’il ne connaît rien de Taiwan, si cela pouvait, dans son imagination, devenir une histoire qui lui parle, qui le touche au cœur et qui l’aide à devenir la personne qu’il aimerait être, je serais content, profondément. J’espère que dans dix ans, dans vingt ans, un lecteur me dira que mes romans ont été pour lui ce que les romans français ont été pour moi.

Êtes-vous déjà devenu la personne que vous souhaitiez devenir ?

Non, je pense souvent que  « vouloir devenir telle ou telle personne » est aussi une forme d’« hégémonie sur soi-même ». En fait, on ne peut pas devenir la personne que l’on souhaite être. Quand j’étais petit, je voulais devenir joueur de base-ball professionnel.

Vous ne vouliez pas être peintre ?

Oui, aussi. Ma condition physique ne m’a pas permis [de devenir joueur de base-ball professionnel]. Alors, pour moi, ce rêve est cruel, au lieu d’être romantique ou grandiose.

Vous n’êtes pas d’accord avec la phrase : « Le plus beau c’est d’avoir un rêve » ?

C’est un mensonge. Je pense qu’avoir un tel rêve est un mensonge. Je voulais devenir écrivain, c’est vrai. Mais si cela n’avait pas pu se réaliser, cela n’aurait pas été grave. Il y a tant de métiers à faire. Je sais que beaucoup de mes étudiants pensent [le contraire]. Ils me disent : « Si je ne peux pas devenir écrivain, je suis fichu ». Comment ça ? Ils peuvent vendre des jidangao (雞蛋糕) (10) délicieux. Peut-être trouveront-ils cela génial après-coup. Ils oublient qu’ils ont d’autres capacités.

« Si je n’étais pas écrivain, je serais le patron d’un magasin de réparation de vélos ». Wu Ming-yi dans son atelier de réparation de vélos à Yonghe (New Taipei). (aimable crédit de Wu Ming-yi)

Si je n’étais pas écrivain, je serais le patron d’un magasin de réparation de vélos. Je ne serais pas un patron littéraire, mais plutôt un patron irritable. Je serais comme les autres patrons de magasins de réparation de vélos, j’essaierais de tricher en disant que cette bicyclette est morte, qu’on ne peut pas la réparer, qu’il faut acheter une nouvelle. En fait, il n’y a pas de bicyclette irréparable. Mais comme c’est compliqué, difficile, et pas rentable, on te dit que c’est irréparable. Je pourrais devenir ce genre de patron.

(10) Le jidangao 雞蛋糕 (littéralement : gâteau-œuf) est un petit gâteau fait de farine, de lait, d’eau et d’un peu de sucre, et cuit entre deux plaques qui lui donnent sa forme d’œuf caractéristique. Autrefois, tous les enfants en mangeaient.

Vous avez écrit des œuvres sur l’écologie, sur l’environnement et la nature, et dans votre vie personnelle, vous êtes aussi engagé pour faire de ce monde un endroit meilleur. Ce que vous faites ne semble pas uniquement destiné à l’écriture. Vous écrivez mais vous agissez aussi selon vos convictions. N’est-ce pas là être devenu la personne idéale à vos yeux ?

En partie, oui. Je suis devenu la personne que j’aurais aimé devenir. Récemment, j’ai vu le discours d’un scientifique. Il disait que  « l’esprit scientifique est basé sur deux choses : la première est d’être curieux de tout ce que l’on ne connaît pas. La seconde est de savoir qu’il y a des choses qu’on ne connaît pas. » Pour devenir un scientifique, il faut avoir ces deux qualités, selon lui. Je pense que pour devenir un homme ou une femme de lettres, c’est pareil.

J’aimerais écrire une histoire sur un vagabond. Est-ce seulement parce que j’ai pitié de lui ? Ne suis-je pas curieux de savoir comment se déroule sa vie sur 24 heures ? Qu’est-ce qu’il mange pour le petit-déjeuner ? Lorsqu’il est piqué par les moustiques à minuit, a-t-il des moyens pour lutter contre eux ? N’es-tu pas curieux ? Lorsque tu cultives un champ, n’es-tu pas curieux des fruits qu’il va produire, de quels oiseaux vont venir y habiter ? N’es-tu pas curieux ? Quand tu écris une histoire sur les bicyclettes, n’es-tu pas curieux de ce que pensent les réparateurs de bicyclette, de ce à quoi ils pensent lors de la réparation ? Tu n’en es pas curieux ? Moi, si. Donc je commence à faire ça. Et quand je fais ça, je découvre beaucoup de choses que je ne connaissais pas. Pour savoir comment réparer une bicyclette, je dois rendre visite non pas à mes collègues ou à mes professeurs, qui ne connaissent point la réparation des bicyclettes, mais à des gens qui n’ont pas forcément reçu une éducation académique. Ces gens jugés inférieurs, éliminés par la société, ont une riche connaissance de ce à quoi on ne connaît rien.

Un peu comme les médiums…

Oui, le médium connaît quelque chose qu’on ne connaît pas, pas sur le monde mystérieux, mais sur le charme de ses paroles. Pourquoi croyons-nous ce qu’il dit ? Parce qu’il sait vraiment parler ! Il peut bluffer ma mère. Même moi, j’aime bien écouter ce qu’il dit. Je pense que c’est son talent. Je sais qu’il y a des choses que je ne connais pas. J’ai dit à mes étudiants, « quand vous rencontrez quelqu’un de charmant comme cela, vous devez l’aimer. Ainsi, vous pouvez l’écrire vivement. Il ne faut pas seulement avoir de la sympathie envers lui, ou seulement le haïr. Vous devez aimer l’anti-héros en vous-mêmes. Parce que ces anti-héros étaient aussi adorables que vous, lorsqu’ils étaient petits. » On rencontre parfois des vagabonds dans le métro [de Taipei], surtout à la station Longshan Temple. En Europe, il y aussi beaucoup de vagabonds dans le métro. On se sent parfois gêné. Pour sortir de cet embarras, je pense qu’eux aussi étaient mignons lorsqu’ils avaient trois ans, comme moi au même âge.

Cet entretien a été réalisé par Chen Sih-jie (陳思潔), Coraline Jortay, Iris Lai (賴亭卉) et Pierre-Yves Baubry. Sa traduction en français a été réalisée par Chen Sih-jie, Coraline Jortay et Iris Lai. Pierre-Yves Baubry s’est chargé de la relecture et de l’édition.

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