Wu Ming-yi : « Raconter une histoire, c’est comme faire de la prestidigitation »

Avec d’autres auteurs taïwanais, Wu Ming-yi (吳明益) sera en France du 1er au 6 juin 2017 à l’occasion de la publication chez L’Asiathèque de la traduction française de son livre Le Magicien sur la passerelle, ainsi que du recueil Taipei, Histoires au coin de la rue, dans lequel figure sa nouvelle « Histoire de toilettes ». Le 14 mai, à Taipei, il a répondu aux questions de Lettres de Taïwan. Un long entretien – deux heures d’une discussion à bâtons rompus – dont voici la première partie. (La seconde partie est à lire ici)

Wu Ming-yi dans son atelier de réparation de vélos, à Yonghe, un arrondissement de New Taipei. (Aimable crédit de Wu Ming-yi)

Dans vos romans et vos nouvelles, on trouve souvent des lieux ou des objets récurrents, à l’exemple du marché de Chunghua (1) (中華商場), à Taipei. On a l’impression que des mondes se constituent au fil des pages, peut-être des univers parallèles qui coexistent. Pourriez-vous nous parler de la manière dont ces univers s’articulent et du lien entre vos romans et vos nouvelles ?

Mes nouvelles sont parfois une préparation pour mes romans. En fait, dans l’un de mes anciens recueils de nouvelles intitulé Hu Ye (虎爺  « Maître tigre », 2003), dont il n’existe pas encore de traduction anglaise, j’avais déjà écrit une histoire sur le marché de Chunghua. Cette histoire est assez simple. Elle s’ouvre sur le point de vue d’un crapaud. Le crapaud est en rut et chante pour attirer une femelle. Il chante et chante, mais comme il est dans une caverne, la femelle ne vient pas. Donc, il chante plus fort. Enfin, une crapaude approche mais le chant du crapaud secoue la caverne, le ruisseau et le nuage. Il se met alors à pleuvoir et l’entrée de la caverne est bloquée. Quand arrive la crapaude, elle ne peut que rester dehors, tandis que le crapaud reste à l’intérieur de la caverne. Ils sont ainsi séparés et ne peuvent se voir. Le deuxième paragraphe de cette nouvelle mentionne qu’une étude scientifique révèle la découverte de crapauds vivant dans des mines partout dans le monde, comme en Australie, en Angleterre ou aux États-Unis. Les scientifiques s’étonnent que les crapauds soient encore vivants lorsqu’on les retrouve en creusant des mines dont les strates sont vieilles de plusieurs dizaines de milliers d’années. Ils les envoient donc tout de suite à des musées, mais les crapauds meurent tous très vite ensuite.

En 1961, lors de la construction du marché de Chunghua, on a découvert un crapaud vivant. Puisque c’est à Taïwan, on a fait venir un chaman taoïste pour analyser ce phénomène. Il a dit que bien que ce lieu était peuplé de pauvres gens, la présence de ce crapaud suggérait 30 ans de prospérité à cet endroit, pour peu qu’on l’ensevelisse sous les fondations de l’édifice lors d’une cérémonie. On a ainsi enterré le crapaud dans le sol sur lequel on a bâti le marché de Chunghua. Ce marché a véritablement prospéré pendant 30 ans seulement, et a ensuite été rasé. C’est une courte histoire que j’ai écrite en 2000. À ce moment-là, j’avais déjà envisagé d’écrire plusieurs histoires sur le marché de Chunghua.

Donc pour moi, les nouvelles ou les romans sont des mondes construits. Jusqu’à présent, ce que je fais consiste plutôt en deux mondes : l’un est axé sur le marché de Chunghua, l’autre sur le Taïwan futur. Un recueil de nouvelles sur lequel je suis en train de travailler fait écho à L’homme aux yeux à facettes qui est déjà traduit en français.

(1) On reprend ici la transcription Chunghua choisie par le traducteur du Magicien sur la passerelle. Les transcriptions Chunghwa et Zhonghua existent aussi.

On trouve dans vos œuvres des détails très précis sur des objets, des faits, des théories. En quoi cette minutie est-elle importante pour votre processus d’écriture, mais aussi pour l’équilibre, à vos yeux, du texte final ?

Bien que le roman soit un genre littéraire où l’on « invente » des choses, je pense que « fictif » ne veut pas dire « faux ». Il peut y avoir trois niveaux de significations. Tout d’abord, il doit y avoir un monde réel et objectif comme référence. C’est la source de l’histoire. Le deuxième niveau, c’est l’auteur qui utilise son point de vue personnel pour modifier ce monde afin qu’il devienne un monde parallèle bien structuré et convaincant. Le troisième niveau, ce sont les lecteurs qui doivent y participer. Ils peuvent me questionner en relevant l’imperfection du monde fictif que j’ai créé, mais ils doivent en tout cas se plonger dans ce monde fictif. Car dans toutes les fictions, il y a des tas de choses inexplicables. Pourtant, les romans que j’ai écrits sont pour partie fantastiques, pour partie basés sur le réel et des faits historiques véritables. Donc si je veux circonvenir mes lecteurs pour qu’ils errent dans ce monde fictif sans en douter, le travail primordial est de faire en sorte que la partie réelle que je construis soit exacte. Raconter une histoire est comme faire de la prestidigitation. Plus détaillée est la partie réelle, moins les lecteurs doutent du monde fictif que vous créez. Donc, je passe beaucoup de temps à travailler là-dessus.

(Wu Ming-yi s’empare de son smartphone, à la recherche de photos anciennes numérisées et archivées dont il se sert dans son processus d’écriture)

Voyons, ce sont mes archives de photos sur le marché de Chunghua, dans lesquelles je garde toutes sortes de photos du marché depuis sa création. Si l’on n’avait recours qu’à la mémoire personnelle, il y aurait plein d’inexactitudes. Par exemple, quand les passerelles ont-elles été construites ? Je n’en ai pas parlé dans mes œuvres. En fait, il n’est pas nécessaire d’en parler, mais je sais que toutes les passerelles n’ont pas été construites en même temps. Donc, j’ai évoqué dans mes œuvres des moments avant la construction des passerelles et après leur démontage. À vrai dire, la plupart des lecteurs n’en savent rien, car ils n’ont jamais vécu dans le marché de Chunghua. Mais je prends la responsabilité de ce monde fictif.

Vue plongeante sur l’ancien marché de Chunghua, à l’angle de l’avenue Chunghua et de la rue Luoyang, en 1980. (Aimable crédit de l’Academia Sinica)

Ceci est une photo officielle. Dans cette photo, il y a une fresque représentant Chiang Kai-shek (蔣介石, 1887-1975). Elle met en avant un grand édifice, pour montrer que le gouvernement a construit un lieu pour que les nécessiteux puissent y être logés. Mais dans cette autre photo prise par des petites gens, des enfants sont en train de patiner ou de jouer à la corde à sauter. Ils s’en fichent du marché vu d’une perspective lointaine. Quand j’écris mon roman, j’essaie de garder ces deux points de vue, car le grand marché est ancré dans la mémoire de la plupart des gens, mais le marché bien détaillé existe dans la mémoire de ceux qui y sont allés. C’est seulement en traitant cela correctement que je peux écrire un roman qui me fascine aussi.

Ici, c’est une photo du marché de Chunghua prise par un soldat américain stationné à Taïwan. Le marché de Chunghua, dans les yeux des soldats américain, était un lieu où on pouvait acheter des choses et s’amuser. C’est une perspective différente. Là, c’est une photo de la rue du cinéma (電影街), elle aussi prise par un soldat américain, dans les années 1980. Si ce soldat américain est encore vivant et lit le chinois, j’espère qu’il aura l’impression, en lisant mon roman, que le monde que je crée est bien celui qu’il a vécu ; mais en fait, non, [il ne s’agira que d’un monde que j’aurai créé]. Beaucoup de gens m’ont dit qu’ils avaient également vu le magicien. Mais moi je ne l’ai jamais vu ! Comment peuvent-ils l’avoir vu ? Cela veut dire qu’ils croient sans réserve aucune au monde de ma fiction. Ils y entrent inconsciemment.

Dans vos nouvelles et romans, la réalité s’entrelace avec un monde empreint de réalisme magique, comme avec les figures du magicien sur la passerelle (au regard de caméléon), de Z (dont les yeux ressemblent à des yeux à facettes) et de l’homme aux yeux à facettes. Elles incarnent l’étrange, leurs yeux permettant de multiplier les points de vue. Pensez-vous que le réalisme magique qui caractérise votre écriture vous permet de fragmenter la réalité pour faire ressortir des questions que le réalisme ne permettrait pas ?

Si l’on examine de près la tradition du réalisme magique, on voit que ce type d’écriture est fortement lié à la terre de chaque auteur. Lorsqu’un auteur de l’Amérique latine écrit un roman de ce genre, il ne le fait pas exprès, mais c’est parce que les légendes et les religions locales — les fantômes ou les esprits reviendront, les morts errent autour de nous — donnent corps à ce genre de pensée. Je pense que le réalisme magique des auteurs européens est également fortement lié à leur culture. Les œuvres d’un auteur italien que j’apprécie beaucoup, Dino Buzzati, sont influencées par la culture italienne.

Je ne pense pas non plus que mon écriture réaliste magique soit une imitation littéraire, comme inspirée par Gabriel García Márquez, non. La personne qui m’inspire avant tout est ma mère. Ma mère croit en l’existences de multimondes. Jusqu’à aujourd’hui, elle prends l’avis d’un médium (乩童, jitong) au moins une fois par mois. Comme je vais bientôt en France, elle m’a demandé de lui apporter un de mes vêtements pour qu’elle puisse prendre l’avis du médium. Son contact avec les médiums est tout bonnement le quotidien pour moi. Quand j’étais petit, lorsque j’étais malade, la première personne qu’elle demandait n’était pas le médecin, mais le médium. Quand ma sœur s’est mariée, la première personne qu’elle a contacté est le médium. C’est comme si une autre personne décidait du destin de ma famille. Bien que je connaisse à peine cette personne, elle décide de la vie de tout le monde dans ma famille : faut-il aller à telle école, par exemple. Jusqu’à maintenant, ma mère dit toujours que si j’ai une quelconque réussite, ce n’est ni à cause de moi, ni à cause d’elle, mais grâce à Nezha (哪吒, plus connu sous le nom de Santaizi 三太子, ou Troisième Prince) ou au Saint Fondateur de Zhangzhou (開漳聖王, de son vrai nom Tan Goan-kong 陳元光).

Pour moi, [le médium] est une personne qui ne peut que regarder, mais qui n’agit pas. Il ne s’agit pas de superstition, mais de quelque chose qui fait partie de notre vie. Mon premier roman, Benri Gonxiu (本日公休, « Fermé pour les vacances », 1997), est peut-être déjà teinté par cette idée. En 2002, j’ai écrit Hu Ye, dont l’histoire est essentiellement médiumnique, et qui a paru bien avant The Teenage Psychic (2). J’y décris un changement que j’observe dans la réalité. À Taïwan, le médium est une personne normale ou même marginale, parce que les médiums sont des gens qui, n’ayant généralement pas réussi à l’école ni reçu de formation universitaire, sont souvent négligés ou rejetés par la société. Pourtant, une fois qu’il peut communiquer avec les esprits, pendant la séance, le médium est tout de suite respecté, son statut est relevé, dépassant celui des gens qui l’entourent. Le médium incarne donc la confiance et le courage, jusqu’à pouvoir guider votre vie. Je le trouve mystérieux, car il remet en cause l’idée conventionnelle des Taïwanais selon laquelle l’éducation est le plus important (唯有讀書高, littéralement « Seul lire des livres est noble »). J’aime bien donc inclure les religions taïwanaises dans mes œuvres, non pas pour l’écriture réaliste magique, mais parce que je les ai observées et qu’elles m’ont touché. Un médium que je connais représente le Saint Fondateur de Zhangzhou. Il est mon parrain, et [ma mère pense que] si je ne l’avais pas eu comme parrain, j’aurais pu mourir étant enfant. Il est encore vivant, et habite à Tianmu (天母, un quartier résidentiel de Taipei). Il n’a jamais reçu d’éducation formelle et est illettré, mais il répond aux questions dans une langue poétique et soutenue. Il parle en faisant des phrases en sept syllabes, comme une poésie. C’est comme s’il prédisait ta vie par un poème. Cela sonne bien à l’oreille. Je ne connais que quelques médiums, mais celui-ci me fascine. Je ne crois pas à ses prédictions, mais il me fascine.

(2) The Teenage Psychic est une série télévisée taïwanaise coproduite en 2017 avec la chaîne HBO et inspirée d’un court métrage sorti en 2013. Diffusée en Asie, elle y a rencontré un grand succès. Son héroïne est une jeune médium.

Le temple de Longshan, dans le quartier de Wanhua, à Taipei, dont l’ancien marché de Chunghua était proche. (Aimable crédit de l’office national du Tourisme de Taiwan)

Justement, dans vos écrits, la religion populaire est très présente. Y a-t-il des raisons particulières à cela ? Quelle place occupent la spiritualité et la pensée religieuse au sein de votre œuvre ?

Dans le contexte dans lequel j’ai grandi, c’est ma mère qui m’a le plus influencé par les histoires qu’elle me racontait. Mon père ne parlait pas, donc je ne peux pas dire que j’en ai entendues de lui. Mais ma mère me racontait toutes sortes d’histoires qu’elle avait entendues dans sa famille lorsqu’elle était enfant. Dans ce monde, il était souvent question d’esprits, de divinités qui avaient sauvé mon grand-père maternel, voire sauvé le village tout entier. Les petits villages de pêche de Taïwan ont tous des légendes de ce genre. Une, en particulier, raconte que lorsque les soldats américains bombardaient Taïwan pendant la Seconde Guerre mondiale, il y avait une jeune fille qui arrêtait les bombes avec sa jupe : c’était la déesse Mazu (媽祖). J’ai grandi dans ces histoires que ma mère racontait, elles m’ont beaucoup influencé.

Deuxièmement, j’aime beaucoup la nature, j’aime beaucoup passer du temps à l’extérieur. Les sciences naturelles sont une discipline scientifique. Mais ceux qui ont passé du temps dans la nature ont tous certainement déjà ressenti, à un moment ou un autre, une présence qui dépasse notre logique humaine. Que l’on soit croyant ou non, c’est quelque chose que l’on peut ressentir. Un coup de tonnerre, par exemple, quand vous êtes seul en pleine montagne et voyez un éclair qui tombe devant vous. Vous avez beau parfaitement savoir ce qu’est l’orage d’un point de vue scientifique, cet événement va faire ressortir vos instincts animaux. À ce moment, vous vous direz peut-être : si Dieu existe, je peux l’accepter. De même, lorsque l’on dort en pleine nature, on entend toutes sortes de bruits pendant la nuit : des cris de bêtes sauvages, d’oiseaux… Mêmes les animaux qui ne crient pas font du bruit, lorsqu’ils passent près de votre tente. Au milieu de tous ces bruits émerge une sensation d’immensité. Nos cerveaux ont du mal à accepter que la Nature elle-même puisse avoir créé une telle diversité de manifestations, c’est pourquoi, avec la religion, nous l’attribuons à une puissance surnaturelle (peu importe qu’il s’agisse d’un Dieu unique ou d’une série de divinités) sans laquelle une telle diversité de vie serait impossible.

Ce genre de concept s’applique également de manière plus large. Quand j’étais à l’université, j’ai commencé à regarder de haut ma famille, pauvre à la limite de la misère, et le marché de Chunghwa, sale. Vers la fin, beaucoup d’habitants du marché se droguaient, ils se droguaient dans les toilettes. C’était un endroit chaotique, il n’y avait pas un marchand honnête. Ma mère disait souvent que « le manque d’honnêteté fait du tort aux gens ». Mais cette phrase m’a fait comprendre plus tard qu’elle était quelqu’un d’honnête. En effet, ceux qui n’étaient bons qu’à duper et priver les autres se disaient tous honnêtes. Mais ma mère, depuis mon plus jeune âge, m’avait prévenu que tous les petits marchands comme nous étaient des baratineurs : si les chaussures étaient trop petites, le marchand cherchait à vous tromper en vous disant qu’elles s’agrandiraient à l’usage. Si les chaussures étaient trop grandes, il changeait le numéro sur la boîte en douce, d’une taille 78 à une taille 71 (3). Dans leur monde, ces petites arnaques n’étaient pas une marque de malhonnêteté, mais une stratégie importante pour s’en sortir, pour survivre.

C’est pourquoi, quand je suis arrivé à l’université, j’ai commencé à regarder de haut ce genre de monde, qui était si différent de celui de mes études et de mes livres. Ma maman croyait plus volontiers les prédictions des devins que mes analyses, et moi, je méprisais ses croyances, celles de ma famille. C’est plus tard, au contact de la Nature, que j’ai révisé mes opinions. Dans le monde naturel, ce n’est pas nécessairement l’organisme le plus vaillant qui survit, mais celui le plus adapté à son environnement. Dans les crevasses de rochers, on trouve des organismes adaptés aux crevasses de rochers, dans les marécages des organismes adaptés aux marécages, près des volcans sous-marins des organismes adaptés à ce type de milieu… Dans tous les milieux difficiles on trouve des formes de vie qui leur correspondent. Ma mère est quelqu’un qui a déployé une très forte volonté de survie. Elle a survécu à la guerre, à la misère, aux discriminations de classe de la société taïwanaise… Elle voulait que j’aie un meilleur destin qu’elle, et moi je le lui rendais en lui manquant de respect.

Ainsi, le monde naturel a changé ma vision des choses – grâce à la Nature je me suis rendu compte qu’il y a une puissance divine, pas une divinité au sens où les religions l’entendent, mais une force qui existe en ce monde qui rend ce coucou plaintif que j’observe tellement splendide. Dans ce monde, il y a une force qui fait que, lorsque je jardine, tout d’un coup, en bêchant le sol, je découvre un ver de terre qui vivait sa vie sous mes pieds à mon insu. Pour moi, la littérature s’approche de ce genre de force, elle s’infiltre dans toutes les classes sociales, tous les détails de la vie, et n’existe pas pour un quelconque idéal spécifique de noblesse ou de grandeur.

(3) Ce qui correspond à 41 et 40,5 en pointure européenne. Nous savons maintenant du combien chausse Wu Ming-yi 😉

L’interview se déroule au Café Lumière situé dans l’enceinte de SPOT Taipei, une salle de cinéma ouverte par le réalisateur Hou Hsiao-hsien (侯孝賢). Ce jour-là, les clients qui commandent un thé sont invités à piocher dans un gobelet une baguette de divination, à l’image de celles employées dans les temples. Chaque baguette porte un numéro, correspondant à un oracle inscrit sur papier. Wu Ming-yi a commandé un thé et a donc reçu un de ces petits papiers.

La société taïwanaise est caractérisée par un important syncrétisme sur le plan religieux, par rapport à l’Europe ou aux Etats-Unis où le monothéisme domine. Ainsi, vos lecteurs occidentaux pourront être surpris par ces formes de syncrétisme dans vos œuvres. Constituent-elles une tentative de réconciliation avec vos origines familiales et avec ces valeurs que vous venez d’évoquer ? Cherchez-vous plutôt à représenter la tolérance de la société taïwanaise dans la coexistence de toutes ces formes religieuses ? Ou s’agit-il encore d’autre chose ?

Effectivement, c’est une pensée qui se reflète dans mes écrits. Après avoir lu beaucoup de livres, je me suis petit à petit éloigné de mes parents, qui n’avaient pas reçu beaucoup d’éducation et ne pouvaient comprendre le monde dans lequel j’évoluais. Mais avais-je pour autant réussi à comprendre leur monde à eux ? Depuis que j’ai atteint l’âge adulte, beaucoup de mes amis se sont suicidés. Oui, un certain nombre. On en a pas mal bavé, dans le système éducatif, dans la société dans lesquels on a grandi. En repensant à mon père ou à ma mère, à tout ce à quoi ils ont dû faire face, ils ont indéniablement affronté des réalités incomparablement plus difficiles que les nôtres. Mais quand on regarde le nombre de suicides, c’est équivalent.

La famille de ma mère a réussi à survivre à la faim et la misère pendant la guerre. Ma mère, si elle s’était laissée défaire aussi facilement que les gens comme moi, qui sait combien de fois elle se serait déjà suicidée… mais elle n’a jamais perdu espoir. Pourquoi ? Parce qu’elle croyait en ça [Wu Ming-yi montre les oracles obtenus en tirant au hasard une baguette de divination]. Ces prédictions lui disaient : peut-être vis-tu des choses difficiles pour l’instant, mais ça ira mieux plus tard. Une prédiction à la fois, elle a vécu cinq ans de plus, puis encore cinq ans… Aussi, je pense que l’aspect le plus important de la religion populaire à Taïwan, c’est le rôle de soutien psychologique, de pilier d’ancrage, qu’elle joue pour les tranches les plus fragiles de la population. Dans cet environnement où il n’y a pas de psychiatre, ou il n’y a pas de Dieu unique auquel se référer, elle te dit : peu importe si c’est Tudigong (土地公), le Dieu du sol, que tu vas prier, ou un autre : ce que tu fais a du sens. Ce Dieu du sol, même s’il n’est physiquement présent que dans ce bâtiment, il devient en quelque sorte la divinité protectrice du lieu, nul besoin de courir au temple pour aller le prier. Dans la maison de ma famille, il exauçait toutes les prières qu’on lui adressait en lien avec notre parcelle de terre, et c’est une idée qui prévaut largement dans la société, qu’il suffit de bien prendre soin, de cultiver diligemment son coin de sol, pour qu’il nous le rende bien en retour.

Donc, à mon sens, la religion populaire jouait un rôle fondamental dans la société taïwanaise de jadis. Mais aujourd’hui c’est différent, la société est devenue plus matérialiste. De nombreux jeunes aiment aller dans les lieux religieux à des fins esthétiques. Mais si vous posiez la question à ma mère, elle n’a jamais trouvé que le temple de Longshan était beau. Elle trouverait que c’est sale, que ça ne vaut rien. Pourquoi ? Car quand les acolytes d’un temple entrent en fonction, ils cherchent à calquer leurs actions sur les valeurs du temple. Il n’y a pas de dimension esthétique, sauf celle qui fait partie intrinsèque de leur vie. Mais de nos jours, quand les wenqing (4) disent aimer les temples, ils les aiment pour le sens esthétique qu’ils en retirent, et non par foi. Quand ma mère va prier au temple, ce n’est pas pour la splendeur de ce dernier, c’est parce qu’elle croit en la divinité qu’il abrite. Une fois, lorsque j’ai passé ces portes… Lorsque l’on passe les portes d’un temple, à droite, on a le « côté du dragon » et à gauche le « côté du tigre ». Donc, quand on rentre dans un temple, il faut absolument, comme on dit en taïwanais « rentrer par la porte du dragon et sortir par la gueule du tigre ». Il faut absolument respecter ce sens de déambulation. Quand j’étais petit, je suis un jour passé dans le mauvais sens et ma mère m’a donné un coup sur la tête. Mais dans The Teenage Psychic  par exemple, vous pouvez passer dans le mauvais sens… et les jeunes sont négativement influencés par ce type de série télévisée.

Mais sur le plan artistique, c’est encore plus complexe, je crois. Lorsqu’un écrivain français écrit un roman… Je pense par exemple à Michel Houellebecq, que je donne à lire à mes étudiants. Voilà un écrivain français qui décrit dans ses romans la désillusion des jeunes français des années soixante et soixante-dix. Certains détails reflètent des événements uniques à la France d’une certaine époque. Dans Les particules élémentaires (5), le protagoniste principal commande un magazine auquel est joint un cadeau-surprise, une sorte de poudre sèche. Lorsqu’il verse cette poudre dans l’eau et laisse incuber, elle se transforme en une masse de larves de crustacés. La vie a un côté magique, la poudre elle-même s’appelle « poudre de vie » dans le roman, qui est émaillé de détails minuscules de ce genre. Ainsi, si au premier regard la vie peut paraître morne et aride, sans potentiel, il suffit de lui donner les bonnes conditions pour qu’elle fleurisse.

Dans mes romans, donc, on retrouve toutes sortes de divinités de la religion populaire. Bien sûr, il ne m’appartient probablement pas de décider de leur symbolique exacte. Mais, de mon point de vue, quand je suis dans la nature, si je perds espoir, je me perds dans la montagne sans rien trouver à manger, je garde confiance. Je sais que la montagne pourra m’aider, pourra me pardonner, ne me laissera pas perdre la vie à cet endroit. J’adresse alors une prière à la montagne et, à ce moment précis, je fais soudain l’expérience de la spiritualité de ma mère.

Quand ma mère avait 17 ans, des membres de sa famille ont été tués dans un bombardement. Quand mon père avait 13 ans, il est parti au Japon pour travailler dans une usine d’avions de chasse, son dortoir a peut-être été lui aussi bombardé par l’armée américaine. Et moi, comment se fait-il que je sois encore en vie ? C’est que, dans ces moments-là, peut-être y avait-il une divinité qui désirait que je reste en vie, car il me reste encore des choses à accomplir sur Terre.

Donc, dans mes romans, on retrouve souvent une force qui donne de l’espoir au protagoniste principal. Quand [dans L’Homme aux yeux à facettes] Alice veut se suicider, elle voit un chat. Si elle n’avait pas vu ce chat, elle se serait suicidée. Pourquoi se suicide-t-on, en définitive ? Parce qu’on n’a plus aucun espoir, parce que dans la vie, on n’a pas rencontré notre chat – un chat qui peut apparaître tout naturellement, ou émaner de nos propres efforts.

(4) Les wenqing (文青, abréviation de 文藝青年 wenyi qingnian, jeunesse lettrée et artistique) sont un peu les hipsters taïwanais. Pour plus de précisions sur la signification de cette expression, voir le billet paru sur le site Asialyst à ce sujet : https://asialyst.com/fr/2015/06/03/wenqing/

(5) Wu Ming-yi fait  sans doute allusion  à ce passage:

“En avril 1970 parut dans Pif un gadget qui devait rester célèbre: la poudre de vie. Chaque numéro était accompagné d’un sachet contenant les œufs d’un crustacé marin minuscule, l’Artemia satina. Depuis plusieurs millénaires, ces organismes étaient en état de vie suspendue. La procédure pour les ranimer était passablement complexe: il fallait faire décanter de l’eau pendant trois jours, la tiédir, ajouter le contenu du sachet, agiter doucement. Les jours suivants on devait maintenir le récipient près d’une source de lumière et de chaleur; rajouter régulièrement de l’eau à la bonne température pour compenser l’évaporation; remuer délicatement le mélange pour l’oxygéner. Quelques semaines plus tard le bocal grouillait d’une masse de crustacés translucides, à vrai dire un peu répugnants, mais incontestablement vivants. Ne sachant qu’en faire, Michel finit par jeter le tout dans le Grand Morin.” (Michel Houellebecq, Les Particules élémentaires, Flammarion, 1998)

Wu Ming-yi en mai 2013 lors d’une intervention à TEDxTaipei (Aimable crédit de TEDxTaipei)

Parlons d’Alice, justement. Dans vos œuvres, vous faites apparaître des personnages comme elle qui – peut-être parce qu’ils ont été blessés par le passé – ont du mal avec l’idée de devenir parents, ont du mal à se projeter dans l’avenir à cause de ces blessures du passé…

Je vois où vous voulez en venir… Je suis né en 1970, j’appartiens à la deuxième génération d’enfants nés après la guerre. Nous avons connu un contexte économique relativement stable, et Taïwan a vu apparaître, avec nous, une première cohorte de jeunes qui ne se mariaient pas. C’est un phénomène qui est apparu avec ma génération, c’était extrêmement rare au sein la génération précédente. Il y a deux raisons à cela : d’une part, nous avons fait du refus du mariage un véritable credo. Ce n’était pas que nous n’avions personne à aimer, non. Simplement, ayant beaucoup lu, ayant lu des auteurs comme Beauvoir, je considère que ma famille peut exister indépendamment du mariage. Pour ma génération, c’est un véritable credo.

Mais cette croyance profondément ancrée peut être mise à l’épreuve par différents types de difficultés, car l’être humain n’est qu’un être vivant comme un autre, après tout. À un premier niveau, quand nous rencontrons des difficultés dans la vie, on se sent plus vite isolés et démunis. En effet, dans certains mariages, même il n’y a pas d’amour, l’on a quelqu’un à ses côtés. Lorsque l’on voit un couple de personnes âgées, il n’y a plus nécessairement vraiment d’amour entre eux, ils n’ont plus nécessairement de vie sexuelle, mais ils vont ensemble chez le médecin, ils sont ensemble pour les petites choses du quotidien. Mais les Taïwanais de ma génération perdent plus facilement pied face aux difficultés de ce type : ces livres qui sont au coeur de ce que nous croyons peuvent difficilement nous donner de la force pour ces aspects-là de la vie. Vous pouvez croire dur comme fer aux valeurs véhiculées par un livre, bien sûr, mais lorsque vous traversez une rupture, le livre ne vous répondra jamais si vous vous confiez à lui… C’est là que, pour moi, réside la première difficulté.

La deuxième difficulté est physiologique, c’est un phénomène que j’ai beaucoup observé autour de moi, par exemple chez de nombreuses femmes célibataires parmi mes amies, parmi mes anciennes camarades d’université. Ce sont des personnes très indépendantes, des femmes très fortes. Mais lorsque l’horloge biologique se met à retentir, elles traversent soudain une période de doute car elles doivent tout à coup décider de définitivement faire une croix sur ce quoi elles étaient certaines d’être prêtes à renoncer quelques années plus tôt, avoir des enfants. Mais lorsqu’elles atteignent mon âge, quarante trois, quarante quatre ans, elles se rendent compte qu’elles n’auront vraiment pas d’enfant. Cette situation, provoquée par des changements hormonaux, provoque une véritable doute qui émane du plan physiologique, ce n’est pas une question qu’un credo, aussi fort soit-il, peut résoudre.

Donc dans mes romans, il y a de nombreux personnages qui font face à des difficultés émotionnelles, ce sont des réalités psychologiques de ma génération liées à l’évolution de la société, ce n’est pas nécessairement que mes personnages ont souffert de problèmes familiaux étant petits. La grande majorité des écrivains taïwanais de la génération précédente écrivaient des romans liés à la famille, mais je m’intéresse davantage à ces personnages qui ne sont pas mariés, qui ne sont pas en couple, ou qui l’ont été mais ne le sont plus. Ils sont nombreux dans mes romans.

Avant, les parents mettaient une pression très forte sur leurs enfants pour qu’ils se marient, pour qu’ils aient des enfants, mais petit à petit, il semble que cette pression diminue un petit peu…

Oui, tout à fait. Ce sera encore moins problématique pour la génération suivante. Bien sûr, lorsque je parle de ces femmes qui ont fait le choix de ne pas avoir d’enfant mais qui éprouvent certains regrets, certaines féministes diront qu’il y a un biais de genre dans mon point de vue. Mais je m’intéresse à la question d’un point de vue strictement biologique : l’être humain n’est pas un être extraordinaire qui transcende ces questions, mais bel et bien un animal comme un autre.

Il y a quelques jours, quelqu’un a partagé la vidéo d’un discours sur la fusillade de Columbine, l’une des tueries scolaires les plus meurtrières de l’histoire. Dans cette vidéo, la mère du meurtrier prend la parole et soulève, de mon point de vue, deux points fondamentaux : d’une part, les problèmes mentaux ont parfois une origine physiologique, et l’amour ne peut rien résoudre là-dedans. Bien sûr, les scientifiques le savent, mais dans les sciences humaines, dans les romans, on dit aux gens : « l’amour lui permettra de guérir ». Mais comment l’amour peut-il guérir une maladie physiologique ? D’autre part, il est impossible de savoir à 100% ce qu’un autre être humain pense, même la personne que vous aimez le plus au monde, dont vous êtes le plus proche. Cette mère a expliqué que, deux à trois mois après la mort de son fils, elle avait découvert en lisant son journal intime qu’il voulait mourir, qu’il était extrêmement malheureux. Elle avait pourtant toujours cru qu’il était heureux.

Ainsi, je pense qu’elle met le doigt sur deux vérités dont on n’ose pas parler habituellement. Je me retrouve démuni pour aider certains de mes étudiants dépressifs, malgré toute ma bonne volonté. Ce n’est pas que je n’ai pas suffisamment de patience, mais qu’il est fort possible que leur dépression soit le résultat d’un déséquilibre hormonal, et non d’un manque de tolérance et d’attention de la part de leur entourage. Dans mes romans, on retrouve ainsi des questions qui traitent de l’inné et de l’acquis. Et, in fine, c’est la force de la religion également : elle appelle aux sentiments et pas uniquement à la rationalité. Nous, les jeunes de ma génération, avons lu tous ces livres qui cherchent continuellement nous convaincre. Et oui, s’ils sont dans le vrai d’un point de vue philosophique, parfois ils ne me convainquent pas sur le plan du ressenti.

La seconde partie de ce long entretien avec Wu Ming-yi est à lire ici.

Cet entretien a été réalisé par Chen Sih-jie (陳思潔), Coraline Jortay, Iris Lai (賴亭卉) et Pierre-Yves Baubry. Sa traduction en français a été réalisée par Chen Sih-jie, Coraline Jortay et Iris Lai. Pierre-Yves Baubry s’est chargé de la relecture et de l’édition.

A lire également : Le Magicien sur la passerelle : génération réenchantée

Une réponse à “Wu Ming-yi : « Raconter une histoire, c’est comme faire de la prestidigitation »

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