« Perles », dans le laboratoire de Chi Ta-wei

Après le roman de science-fiction Membrane, les éditions L’Asiathèque proposent avec Perles un nouveau rendez-vous avec l’auteur taïwanais Chi Ta-wei (紀大偉).

On croise dans ces six nouvelles une ribambelle d’étranges personnages : un vieux couple homosexuel rescapé de la malédiction ayant frappé tous les parents de la planète, une humanoïde trop à l’étroit dans son rôle de compagne d’un guerrier de l’espace, l’habitant sédentaire d’une immense tour dans une ville désertique où l’opprobre s’abat sur les mangeurs d’insectes, un enquêteur arrivant sur une planète décadente sur la piste d’une puissante drogue promue par un conglomérat intergalactique, ou encore une sirène rêvant de devenir humaine. 

Qu’elles adoptent les codes de la science-fiction, du fantastique ou du conte, ces histoires ont en commun d’explorer la ligne de crête de notre humanité. Chacune est une tentative de saisir ou de franchir une frontière identitaire, et d’étirer, de renverser ou de brusquer les normes morales et traditionnelles régissant l’intimité.

Certaines nouvelles, comme « L’Après-midi d’un faune » ou « La Guerre est finie » qui sont aussi celles dont la facture est la plus classique, sont particulièrement poignantes ; d’autres ont recours à des dispositifs textuels – jeu sur les caractères chinois, dialogue intime, mise en abîme – encourageant les expérimentations tous azimuts.

Parenté, identité, normalité, amour : le laborantin-écrivain qu’est Chi Ta-wei reproduit chaque phénomène en en variant les paramètres. Il crée des mondes parallèles régis par d’autres règles, pour tenter de répondre à la question : peut-on échapper à son destin, peut-on faire « peau neuve » ? 

Pour cette entreprise, l’auteur convoque librement des mythes grecs ou chinois, ainsi que des héros littéraires ayant été élevés eux-aussi à un rang quasi mythique. Il puise aussi à foison dans la culture populaire. Dans celles des nouvelles datant des années 1990 transparaît aussi une profonde attirance pour les cultures occidentale, particulièrement française, et japonaise. Le lecteur occidental éprouve ainsi un sentiment de familiarité, sans que l’arrière-plan taïwanais ne disparaisse tout à fait, soit qu’il soit explicite comme dans « L’Après-midi d’un faune », soit qu’il ait servi de point d’ancrage à un récit futuriste construit en opposition avec lui.

Car c’est l’un des charmes de ces traductions que d’être publiées à l’époque même où sont situées la plupart des histoires de ce recueil – les années 2020. Le présent du lecteur est bien différent de l’avenir imaginé par l’auteur. Pour autant, l’intersection ainsi créée par ce recueil en français permet aussi de mesurer le chemin parcouru par nos sociétés, et singulièrement la société taïwanaise, en une trentaine d’années.

Les postfaces ajoutées par l’auteur après chaque nouvelle décuplent la force de ce dialogue, de ce croisement de perspectives avec le lecteur. Le recours à quatre traducteurs différents – Gwennaël Gaffric signant la moitié des traductions, aux côtés d’Olivier Bialais, de Pierrick Rivet et de Coraline Jortay – ajoute encore à cet échange, chacun colorant le texte chinois de légères nuances qui lui sont propres. Et ce sont les interactions avec ses lecteurs et ses traducteurs étrangers qui semblent avoir remis Chi Ta-wei sur la voie de l’écriture de nouvelles de science-fiction, après un long hiatus.

La première nouvelle du recueil, spécialement écrite par Chi Ta-wei pour cette édition française, est de fait assez différente de celles datant des années 1990, et pourra dérouter. On l’apprécie d’autant plus qu’on a saisi, à la lecture des nouvelles suivantes, le caractère expérimental de la démarche de Chi Ta-wei. Ici encore plus qu’ailleurs, c’est à chaque nouvelle phrase un monde parallèle qui se déplie sous nos yeux pour mieux réfléchir les limites du nôtre.

Pierre-Yves Baubry

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