De Fard et de sang : décollage taïwanais en terrain mouvant

Scène de rue à Taipei, 1978.

La parution en 2016 aux éditions You Feng des deux premiers volumes de l’Anthologie historique de la prose romanesque taïwanaise moderne a constitué un événement éditorial de taille dans le champ des lettres taïwanaises. Réalisés sous la direction d’Angel Pino et Isabelle Rabut, ces deux opus offraient pour la première fois en langue française une vision d’ensemble des oeuvres et courants littéraires à Taïwan depuis les années 1920 jusqu’à la fin des années 1950. Les deux tomes suivants, parus fin 2018, prolongent cette entreprise pour la seconde moitié du XXe siècle, avec la même réussite. C’est en particulier le cas du troisième volume, De Fard et de sang, qui porte sur la période allant de la fin des années 60 au début des années 80.

Cette période charnière voit Taïwan tout à la fois effectuer son décollage économique et perdre ses appuis sur la scène internationale. Dans le même temps, le parti nationaliste du Kuomintang, dont la légitimité est remise en cause par ces bouleversements, desserre quelque peu son emprise sur le champ politique et la société.

Cette anthologie est bien armée pour rendre compte des interactions entre contexte historique et production littéraire. Son cadre est en effet à la fois ample et clairement défini : un genre, la fiction ; un lieu, Taïwan ; une période (longue), l’ensemble du XXe siècle. De précédentes tentatives, à l’image de l’Anthologie de la littérature chinoise contemporaine publiée en 1989 par l’Institut national de traduction à Taipei, étaient encore fortement marquées par l’idéologie de la Chine nationaliste et s’étaient concentrées sur l’après-guerre, jusqu’aux années 70. Quant aux recueils plus récents de nouvelles taïwanaises, qu’il s’agisse du numéro hors-série de la revue Jentayu consacré à Taïwan ou des Nouvelles de Taïwan parues en 2018 chez Magellan & Cie, ils avaient à l’inverse volontairement mis l’accent sur la production littéraire la plus récente (le recueil Nouvelles de Taïwan fait ainsi figurer six récits, tous publiés après l’an 2000).

Les quatre volumes édités par Angel Pino, professeur à l’université Bordeaux Montaigne, et Isabelle Rabut, professeur à l’Inalco, offrent donc une perspective historique bienvenue sur les œuvres de fiction publiées à Taïwan au siècle dernier. Celle-ci surgit non seulement par le choix des textes traduits, mais aussi grâce aux remarquables introductions qui débutent chaque volume. Chaque introduction rappelle au lecteur le contexte historique, retrace les débats qui agitaient les cercles littéraires, présente les revues et maisons d’édition grâce auxquelles les auteurs étaient publiés, et évoquent à grands traits les directions prises par la production littéraire. 

Des artistes d’opéra se maquillent. Taipei, 1978.

Pour ce troisième volume, les éditeurs expliquent ainsi de manière accessible à tous la controverse sur la « littérature de terroir » qui marque les années 70 à Taïwan. Les tensions causées par la modernité et l’attention portée aux difficultés vécues par ceux n’ayant pas bénéficié du décollage économique transparaissent dans nombre des récits ici rassemblés. Hwang Chun-ming (黃春明) évoque avec tendresse, truculence et émotion la lutte d’un habitant d’un petit village face à un projet de piscine voulu par les autorités du district. Hong Hsing-fu (洪醒夫) dresse un portrait saisissant du déclin des troupes traditionnelles d’opéra taïwanais. Quant à Wang Ting-kuo (王定國), il capture en un instant tragique les trajectoires divergentes de personnes originaires d’un même village — et montre comment le sol parfois se dérobe sur la route de l’ascension sociale. 

Ces changements rapides mettent aussi à l’épreuve les relations entre les êtres, les vivants comme les morts, comme l’exposent chacun à leur manière Chang Shi-kuo (張系國) et Wuhe (舞鶴), avec chez l’un et l’autre des formes originales de narration et de structuration du récit. Dans un genre différent, l’auteur d’origine malaisienne Lee Yung-ping (李永平) crée un récit étouffant et karmique s’inscrivant dans le cadre d’un village chinois archétypique.

Les années 70 à Taïwan sont marquées par le décollage économique et l’irruption de la modernité.

En choisissant pour l’essentiel des auteurs nés dans l’île, les éditeurs renforcent pourtant l’enracinement taïwanais de ce volume, en particulier en ce qu’il donne à voir des récits inscrits dans l’histoire locale et prenant à bras-le-corps ses épisodes douloureux. Il en va ainsi de Li Ang (李昂), dont la nouvelle qui donne son titre à ce volume s’apparente à une patiente exploration des non-dits et tensions entourant la quête de mémoire des victimes du massacre du 28 Février. C’est encore le cas de Sung Tse-lai (宋泽莱) qui illustre de manière désabusée la faiblesse des principes et de l’honneur face aux manœuvres de l’héritier d’un notable impliqué dans la collaboration avec le colonisateur japonais.

La qualité des textes et celle des traductions font à nouveau de ce troisième volume de l’Anthologie historique de la prose romanesque taïwanaise moderne une lecture incontournable.

 

Pierre-Yves Baubry

 

N.B. : Si la qualité des traductions figurant dans cette anthologie est à souligner, le choix intégral du hanyu pinyin pour la transcription des noms d’auteurs et de lieux n’est à mon avis pas le plus judicieux. Certes, ce système de romanisation est recommandé depuis le 1er janvier 2009 par une circulaire du ministère taïwanais de l’Education, et il s’est en partie imposé pour la dénomination des noms de rues ou d’arrondissements, ou encore de sites naturels (monts, rivières…), justifiant qu’on l’utilise pour l’essentiel. Toutefois, il fait l’objet d’exceptions notables et stables à Taïwan. En particulier, les noms des 22 municipalités et districts que compte le pays sont unanimement transcrits selon le système Wade-Giles (ex: Kaohsiung, Taichung, Hualien…), sauf Kinmen et Keelung dont les transcriptions proviennent d’autres systèmes et traditions (mais toujours pas du hanyu pinyin). Quant aux auteurs, en particulier ceux qui sont toujours en vie et/ou ont déjà été traduits en français, il semble logique de conserver la transcription qu’eux-mêmes retiennent à titre personnel ou qui a jusqu’ici fait l’unanimité des éditeurs français (ex: Hwang Chun-ming) et de ne mentionner la transcription en hanyu pinyin qu’à titre indicatif. Il en va aussi de la visibilité des auteurs taïwanais dans le monde francophone.

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