Les lignes de navigation du sommeil, dans l’enchevêtrement des mémoires et des rêves

Le premier roman de Wu Ming-yi [吳明益], Les Lignes de navigation du sommeilvient d’être publié en français par la petite maison d’édition You Feng dans une traduction de Gwennaël Gaffric. Wu Ming-yi se plonge ici dans l’histoire de la Seconde Guerre mondiale et des dernières années de la colonisation nippone de Taiwan, revisitée à travers les yeux du narrateur dont le père, Saburo, a gardé pour lui ses secrets d’adolescent parti travailler au Japon dans les usines de guerre de l’Empire.

9782842795580Le narrateur, journaliste travaillant pour la presse à scandale, est soudainement confronté à un dérèglement de son sommeil : ses plages d’endormissement se décalent chaque jour de quelques heures et il semble ne plus faire aucun rêve. Cherchant la cause de cet état étrange, il consulte des spécialistes tout en se mettant peu à peu en retrait de ce qui faisait sa vie jusqu’alors – sa petite amie, son travail, ses amis, dont le curieux Sha-zi, spécialiste des bambous et des plantes aquatiques. Fil conducteur du roman, cette quête, dont le narrateur comprend peu à peu qu’elle n’est pas sans lien avec son histoire familiale, s’entrecroise avec d’autres récits.

On suit ainsi l’évolution du jeune Saburo au cours de la périlleuse traversée maritime qui l’emmène depuis Taiwan vers le Japon, pendant sa vie à l’usine où, aux côtés d’autres adolescents taiwanais, il fabrique des pièces pour les avions de guerre nippons, puis lors des attaques aériennes qui précèdent la capitulation du Japon, et après son retour à Taiwan où il devient l’assistant d’un réparateur de postes de radio installé dans un marché de la capitale, Taipei – il s’agit de l’ancien marché Chunghwa, rasé en 1992, où Wu Ming-yi a grandi et qu’il évoque dans nombre de ses écrits. On retrouve par ailleurs Saburo marié, vieilli, à moitié sourd et isolé dans son monde intérieur, parmi les derniers occupants du même marché désormais décati et promis à la démolition.

L’ouvrage est peuplé de héros plus inattendus, comme La Pierre, une tortue capable de plonger dans les rêves des humains et dont la mère de Saburo, n’y voyant goutte, se sert, après son départ vers l’archipel nippon, pour caler le lit conjugal. Pusa Guanyin, la bodhisattva, est également présente, elle à qui toutes les prières sont adressées mais qui ne peut verser la moindre larme sous peine de submerger des contrées entières. Et puis apparaît, l’espace d’un rêve, l’inquiétant Z, ombre sans visage assumant la fonction de guide onirique.

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L’édition taïwanaise des « Lignes de navigation du sommeil ».

Cet enchevêtrement, où le réel, les souvenirs, le rêve et le surnaturel se mêlent allègrement, est l’objet même du roman. Qu’il entraîne le lecteur dans de longues digressions sur les cycles du sommeil et la fonction des rêves ou qu’il s’affranchisse, en de saisissants raccourcis, des époques et des lieux, Wu Ming-yi révèle, mais toujours à demi-mots, les liens invisibles qui unissent ses personnages. Ce faisant, il suggère un univers interprétatif à la fois savant et profondément ancré dans la culture et la religion populaire taiwanaises, lesquelles ont l’habitude d’associer êtres et esprits, cycles naturels et événements quotidiens au sein de mystérieux réseaux de relations.

Si la traduction de ce roman aurait par endroits nécessité un travail d’édition plus minutieux, elle livre la saveur d’un texte à l’accès parfois difficile mais dont le lecteur a bien du mal à s’échapper.

HodlerNuit

Une reproduction de « La Nuit », tableau de Ferdinand Hodler, est accrochée au mur du cabinet du docteur Zong, spécialiste du sommeil que le narrateur des « Lignes de navigation du sommeil » va consulter.

La version intégrale de cet article est parue dans le numéro d’octobre 2013 du magazine Taiwan aujourd’hui, qui en a aimablement autorisé la reproduction sur Lettres de Taiwan.

2 réponses à “Les lignes de navigation du sommeil, dans l’enchevêtrement des mémoires et des rêves

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