Guan-gong dit oui, ou quand gravir revient à lâcher prise

Avec la mondialisation des parcours universitaires, les récits d’anciens étudiants retraçant leur expérience à l’étranger sont aujourd’hui légion. Ces étudiants se font blogueurs, témoignent dans les publications de leur université ou d’agences de promotion académiques, quand ils ne sont pas interrogés par des spécialistes de l’intervention interculturelle. Certains écrivent des livres qu’ils publient dans la foulée de leurs « aventures » ou alors des années plus tard, histoire de ne pas laisser tomber dans l’oubli une expérience qui les a marqués.

Ces récits de vie ont de nombreux points communs. On y lit la préparation du départ, le choc de la découverte de cultures et d’environnements nouveaux, la lente acclimatation à une société étrangère, l’incompréhension qui demeure, l’échec parfois. Alors bien sûr, il y a un peu de tout cela dans Guan-gong dit oui, le petit livre que publie Charlotte Pollet chez L’Asiathèque : au fil des pages, elle suit dans ses grandes lignes le schéma esquissé ci-dessus, tout en confiant nombre d’anecdotes et d’observations sur la vie à Taiwan : la difficulté de s’orienter dans le réseau de bus, les curiosités gastronomiques, les affres du climat… On sourit souvent à ces évocations qui participent d’une expérience commune aux étrangers s’étant installés à Taiwan.

Pourtant, ce récit à la première personne a sa singularité propre. Aujourd’hui professeur à l’Université nationale Chiao Tung, à Taiwan, Charlotte Pollet y poursuit des recherches sur l’histoire des mathématiques de l’Inde et de la Chine — soit très précisément le sujet qui l’a amenée dans l’île. C’est que, on le comprend d’emblée, il n’a jamais été question pour elle de tenter une aventure à durée déterminée. 

La seule véritable aventure, c’est de tout laisser. (…) C’est dans cet état d’esprit que j’ai débarqué à Taiwan avec l’idée saugrenue de faire des mathématiques en chinois. (…) Mon objectif : décrocher un doctorat dans une cotutelle inédite et ce sans retour possible. Pourquoi des maths en chinois ? Parce que ça n’a pas de sens. C’est inutile. Quand ont a fait le tour de ce qui est qualifié d’utile, seul l’inutile prend sens.

Cette profession de foi en bandoulière, l’étudiante qu’est alors redevenue Charlotte Pollet — elle a quitté quelque temps plus tôt un poste de professeur de philosophie dans un lycée international transalpin — se confronte à l’université taïwanaise et à sa bureaucratie kafkaïenne, à un enseignement en chinois dont elle ne comprend pas les tenants et les aboutissants, et à un objet de recherche qui semble s’évanouir sous ses yeux. Mais une divinité locale consultée dans un temple de la capitale taïwanaise est formelle : Guan-gong promet à la jeune Française une réussite tous azimuts.

A ce qui n’aurait pu être que le récit pittoresque d’une étudiante fait alors place l’évocation d’une quête plus fondamentale, d’un Everest à gravir, sans autre garantie de succès que la parole donnée par une divinité locale. Cette ascension, dont Charlotte Pollet ne tait aucune des difficultés, est tout autant intellectuelle que spirituelle — intimement liée à l’objet de ses recherches, elle constitue le cœur de ce petit livre attachant.

La langue est directe, quotidienne, mâtinée parfois de cet anglais international qui peuple les séminaires universitaires, mais toujours vive et avec un vrai sens de la formule et de la métaphore.

Ouvrons à nouveau la perspective. L’ouvrage dresse aussi un portrait sans concession de l’université taïwanaise et de sa grande difficulté à véritablement accueillir les doctorants étrangers. Ne doutons pas que ce récit évoquera bien des souvenirs à d’autres qu’un coup de tête ou coup de cœur aura conduits à poursuivre des études à Taiwan, et espérons qu’il finira par résonner aux oreilles des responsables des grandes institutions académiques du pays.

2 réponses à “Guan-gong dit oui, ou quand gravir revient à lâcher prise

  1. J’aime me promener sur votre blog. Un bel univers agréable. Blog intéressant et bien construit. Vous pouvez visiter mon blog récent. A bientôt.

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