HongFei Cultures

Les deux paysages de l'empereur

Les deux paysages de l’empereur, un récit de Yeh Chun-liang illustré par l’artiste chinoise Wang Yi.

« Autour d’un voyage, il y a toujours des tas d’histoires », écrit la Taiwanaise Shih Pei-chun [施佩君] à la fin de La Bête, un ouvrage pour la jeunesse publié en français chez HongFei Cultures en 2011. La phrase pourrait très bien servir de devise à cette petite maison d’édition fondée il y a sept ans par le Français Loïc Jacob et le Taiwanais Yeh Chun-liang [葉俊良], et installée à Amboise, en Indre-et-Loire. Celle-ci développe en effet une ligne éditoriale valorisant une expérience du monde chinois et de l’altérité.

La proposition de départ de HongFei Cultures est de faire travailler ensemble des auteurs de langue chinoise et des illustrateurs européens, explique Yeh Chun-liang, interviewé par Taiwan aujourd’hui alors qu’il était venu participer au Salon international du livre de Taipei, en février dernier. « Quand la maison a été créée, nous avons tracé cette ligne avec insistance pour nous démarquer des autres offres mais surtout pour montrer que l’on peut intéresser le lecteur avec une histoire qui ne correspond pas à ce qu’il a déjà entendu. »

En chinois, hong fei [鴻飛] signifie « grand oiseau en vol ». L’expression est empruntée à un poème de Su Dongpo [蘇東坡] (1037-1101) dans lequel la vie est comparée à un grand oiseau, libre, qui ne s’attache pas aux traces qu’il laisse sur la terre enneigée. Quand au pluriel de « cultures » il témoigne de l’engouement des fondateurs de la maison d’édition pour la découverte de l’autre. Créer des livres pour les enfants, susciter l’intérêt du lecteur pour ce qui lui est moins familier et l’inviter à regarder l’inconnu comme une voie vers la beauté : telles sont les intentions de HongFei Cultures.

Récits chinois

« Le but n’est pas d’apprendre au jeune lecteur ce qu’est la Chine, complète Yeh Chun-liang. Il faut d’abord que l’histoire émerveille et, à la fin, on se rend compte qu’elle vient de Chine et qu’elle convoie une autre manière de voir et de sentir les choses. En Chine, il y a une tradition de la narration qui est très riche, que ce soit à l’écrit ou à l’oral. Il n’y a pas de raison de passer à côté de cela. »

Le catalogue de la maison d’édition témoigne de cette ambition de mettre à portée du jeune lecteur francophone des textes de qualité qui sortent des sentiers battus de l’exotisme à bon marché. En sept ans et une cinquantaine de titres, HongFei a tracé son sillon avec une collection de contes de Chine pour les 6-9 ans ; une collection « En quatre mots » écrite par Yeh Chun-liang et inspirée des chengyu [成語], ces expressions proverbiales utilisées très couramment en chinois ; une série de légendes illustrées par l’artiste chinoise Wang Yi [王怡] et destinées aux 8-11 ans ; ou encore de merveilleuses histoires signées Shen Qifeng [沈起鳳], un lettré chinois du 18e s., et accompagnées ici d’illustrations confiées à des artistes européens.

On trouve aussi dans le catalogue de HongFei plusieurs textes chinois classiques ou datant de la première partie du 20e s., là encore magnifiquement illustrés. Un bon fermier de Su Dongpo côtoie L’invité arrive du poète Du Fu [杜甫] (712-770), Marée d’amour dans la nuit de Xu Dishan [許地山] (1893-1941) ou encore Le chant des lucioles de Yang Huan [楊喚] (1930-1954).

Pour chaque titre à publier, les deux patrons de la maison d’édition assument un peu le rôle de marieurs, à la recherche de la meilleure association avec un illustrateur familier du jeune lectorat européen. « Notre critère premier dans le choix d’un artiste est son talent, puis son rapport au texte proposé, explique Yeh Chun-liang. Dans la mesure où les livres que nous publions veulent ouvrir l’imaginaire du lecteur, nous laissons l’artiste libre. Les corrections que nous suggérons à ce dernier concernent essentiellement l’expression, la justesse des relations entre les personnages, la situation ainsi que le déroulement de la narration. Une de nos artistes a ainsi illustré une histoire chinoise du 18e s. avec des images complètement contemporaines et dans un cadre occidental. Ce n’était pas notre demande mais nous avons été heureusement surpris. Ce qui importe, c’est la justesse et l’originalité. »

Si la créativité est appréciée, en revanche il n’est pas question de tomber dans les chinoiseries. « La question de l’authenticité est très compliquée, dit Yeh Chun-liang. Avec Loïc Jacob, nous sommes souvent très critiques par rapport aux livres [pour enfants] publiés sur le thème de l’Asie par certaines maisons d’édition. La question principale est celle de l’esprit, de la mentalité des personnages. Loïc parle ainsi de “livres-panoplies” dont les personnages sont dotés d’une manière de penser, de percevoir les choses qui est occidentale, même s’ils sont habillés en Chinois. En lisant ces livres, les lecteurs sont amenés à penser que les Chinois pensent et agissent comme cela. »

Elargir le dialogue

Après avoir marqué leur différence, les deux associés sont passés, deux ans après la création de la maison d’édition, à la production d’ouvrages « hors collection », c’est-à-dire de titres qui n’ont pas de lien avec la culture chinoise. « Pour HongFei, précise Yeh Chun-liang, il était important de dire que nous n’étions pas une maison spécialisée dans l’édition d’auteurs chinois ou représentant je ne sais quelle culture officielle chinoise, mais une maison d’édition à part entière. Comme cela, nous avons pu accueillir les créations d’artistes français, non seulement en images mais aussi en textes, qu’ils parlent ou qu’ils ne parlent pas de la Chine. Petit à petit, nous avons élargi notre ligne éditoriale. »

Gagnant en assurance, Loïc Jacob et Yeh Chun-liang ont par exemple sollicité Thierry Dedieu, auteur et illustrateur reconnu qui, pour HongFei Cultures, a trempé sa plume prolifique dans l’encre de Chine. Dragons de poussière et Turandot, princesse de Chine ont été suivis ce printemps par Le samouraï et les trois mouches, ouvrage qui séduit par son art de la dérision et de la caricature.

« Pour Turandot, princesse de Chine, nous avons demandé à Thierry Dedieu de s’approprier ce conte français du 18e s., explique l’éditeur. Il a fait d’incroyables efforts pour créer des personnages. Sa proposition de couverture était très belle, très expressive, avec une princesse tenant une ombrelle couverte d’un jet de sang. Pourtant, comme Chinois de Taiwan, j’étais récicent. D’abord, la tenue de la princesse faisait penser davantage à une Japonaise qu’à une Chinoise et, deuxième chose, à mes yeux, une princesse chinoise ne peut pas tenir une ombrelle : quelqu’un doit la tenir pour elle. J’ai expliqué cela à l’artiste mais finalement, la couverture est essentiellement restée la même. Ce livre était destiné aux lecteurs français ; l’auteur est Fançais et travaille dans l’édition jeunesse depuis de nombreuses années. On lui doit du respect et de la confiance. Après la publication, on n’a jamais eu une seule remarque de la part du public sur le côté japonisant de la couverture. On n’est pas là pour désorienter les gens mais il ne faut pas non plus priver le lecteur du plaisir, tant que la vérité poétique est valorisée. »

A la rencontre des libraires et du public

Restait pour HongFei Cultures à trouver le chemin du public. Les premières années, le duo d’éditeurs a participé à de multiples salons, grands et petits, en France, en Belgique et dans d’autres pays francophones. « Nous étions très présents pour nous faire connaître, et c’était important aussi pour l’économie de la maison d’édition, parce que la vente en direct représentait alors une part de revenus qui n’était pas négligeable. Petit à petit, nous avons pu faire des choix entre les salons. Nous privilégions, quand c’est possible, ceux où l’on rencontre des professionnels, parce qu’ils sont des relais indispensables, explique Yeh Chun-liang. Quand on donne aux libraires des arguments pour vendre nos livres, ils sont ravis et très motivés. C’est un travail dans le temps : une fois conquis, un libraire reste fidèle. »

Pour la distribution de ses titres, HongFei Cultures travaille depuis deux ans avec Seuil-Volumen, dont les équipes de représentants couvrent très bien le territoire français, dit-il, et, grâce à des partenariats, des pays francophones comme le Canada, la Suisse et la Belgique. « Depuis deux ans, confie Yeh Chun-liang, l’essentiel des recettes de la maison passe par les librairies et notre rôle d’éditeur est davantage centré sur notre métier. Nous recherchons aussi des ressources ailleurs, notamment par la vente des droits, en Chine, à Taiwan et ailleurs dans le monde. »

La double casquette du Taiwanais, qui est auteur en plus d’être éditeur, est un atout indéniable pour aller à la rencontre directe du jeune public. « Je suis invité dans des classes ou dans des salons du livre. Souvent, les enfants ont lu un ou deux de mes livres avant la rencontre, et j’apporte aussi de nouvelles histoires. A chaque fois, cela me donne l’occasion de savoir comment ils lisent mes livres. La question de l’empathie est très importante : nous voulons faire passer l’idée que l’on peut ressentir la même chose – une chose positive, si possible – avec d’autres, même si on ne parle pas la même langue, même si on ne vit pas dans le même pays, même si on n’est pas né à la même époque. »

Belle île Formosa

Dans cette entreprise de mise en relation avec des histoires chinoises, est-il possible de distinguer une littérature taiwanaise ? Il s’agit là d’une question à laquelle les deux associés réfléchissent depuis longtemps.

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Le cadeau des quatre saisons, un voyage imaginaire signé Lin Shih-jen, a été mis en image par Joanna Boillat.

« C’est une question d’identité culturelle, estime Yeh Chun-liang. Je vis en France depuis 20 ans et je suis Chinois de Taiwan, ce qui complique encore plus les choses. Mais, petit à petit, j’en viens à me dire que l’on n’est pas du tout obligé de raisonner en termes d’identité. Je raisonne en termes de “spécificités culturelles”. Dans une culture donnée, il y a des sentiments, des modes de pensée, de perception du monde qui sont développés davantage ici, et moins ailleurs. Lorsque les sociétés entrent en contact, les éléments en veille dans une culture peuvent se trouver activés. C’est ainsi, pour moi, qu’une culture parvient à s’enrichir, se renouveler et se fortifier, sans être obligée de se renier. »

La solution pratique trouvée par HongFei a été de créer la collection « Belle île Formosa ». Celle-ci regroupe des auteurs nés à Taiwan ou nés ailleurs mais qui ont vécu ou vivent à Taiwan. HongFei a ainsi publié Le cadeau des quatre saisons de Lin Shih-jen [林世仁], Yllavu, un conte de Gambhiro Bhikkhu – un moine bouddhiste né à Hawaii et aujourd’hui installé à Taiwan –, ou encore Le visiteur, un album de l’illustratrice Iching Hung [洪意晴] dont les planches ont été montrées en mars dernier à la Foire du livre de jeunesse de Bologne, en Italie. « Nous ne défendons pas une littérature de terroir : c’est l’esprit de ce lieu qu’est Taiwan qui se retrouve dans une œuvre », dit Yeh Chun-liang.

En tant qu’auteur, il évite également de tracer des frontières. « Je n’ai pas de doute sur la lignée dans laquelle je m’inscris. Zhuangzi [莊子], Tao Yuanming [陶淵明], Li Shangyin [李商隱] ou Cao Xueqin [曹雪芹] m’ont permis de m’émanciper et de m’élever sur le plan littéraire, esthétique et spirituel. Je me reconnais dans cette continuité, sans pour autant me désintéresser de la spécificité de ma terre natale, Taiwan, ni minimiser le rôle des littératures d’ailleurs, notamment anglaise, pour ma maturation. Cette appartenance culturelle ne change pas, même si aujourd’hui j’écris en français. »

Pour se convaincre que ce plaidoyer n’est pas que de pure forme, il suffit de feuilleter les pages du Calligraphe, un ouvrage magnifiquement illustré par Nicolas Jolivot, un peintre-voyageur bien actuel qui a exploré la Chine à plusieurs reprises. Dans ce livre, Yeh Chun-liang invite ses jeunes lecteurs à saisir l’humanité d’un artiste qui sait se mettre à l’écoute du monde et des gens et qui, grâce à son art, transforme l’ordinaire en merveilleux. On peut y voir une forme d’autoportrait de l’auteur.

(Cet article signé Pierre-Yves Baubry a été publié pour la première fois dans le numéro du mois de juillet 2014 du magazine Taiwan aujourd’hui qui en a autorisé ici la reproduction.)

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