Bai Xianyong : « J’ai voulu dépeindre des sentiments universels »

Ecrivain, auteur de théâtre et critique renommé, Bai Xianyong [Pai Hsien-yung 白先勇] était sous les feux de la rampe au début de cette année à Taipei alors que Garçons de cristal, adaptation théâtrale du roman éponyme publié en 1983, était monté pour la première fois sur la scène du Théâtre national. Quelques jours plus tard, l’ancien professeur de littérature chinois de l’Université de Californie, à Santa Barbara, se voyait décerner à Taipei le Prix culturel national, l’honneur le plus prestigieux que le pays puisse attribuer à un artiste. Le 15 mars, Bai Xianyong a accordé à Lettres de Taïwan un entretien d’une heure, dans une salle du Théâtre national, un lieu idéal pour parler du travail d’adaptation dramatique de son roman (l’entretien s’est déroulé en anglais ; sa version originale peut être consultée ici)

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Garçons de cristal vient d’être créé à Taipei et sera bientôt au programme du Festival des arts de printemps de Kaohsiung. Vous êtes le directeur artistique de ce spectacle, alors que le metteur en scène, Tsao Jui-yuan [曹瑞原], était déjà derrière l’adaptation télévisée diffusée en 2003 par PTS, la chaîne publique taiwanaise. Comment a évolué votre collaboration?

Quand nous avons travaillé ensemble pour la télévision, j’étais simplement consultant pour l’écriture du scénario et en partie impliqué dans le casting, c’est tout. En effet, Tsao Jui-yuan est un réalisateur de films de cinéma et de séries télévisées très expérimenté. Après cette courte collaboration, j’ai quitté Taiwan et suis reparti en Amérique. Bien sûr, nous avons beaucoup échangé par téléphone et la machine à fax a fonctionné à plein.

Cette fois-ci, je me suis beaucoup plus impliqué. Je ne m’y attendais pas : je pensais seulement apporter quelques conseils mais non, non… J’ai été de plus en plus impliqué à mesure que la préparation du spectacle avançait, parce qu’il s’agissait pour le metteur en en scène de sa première expérience au théâtre. La pression qui pesait sur nos épaules était énorme et l’adaptation s’est révélée assez compliquée, davantage que pour la série télé. Il s’agit d’un long roman et il fallait en tirer une pièce d’une durée de trois heures et demie.

C’est pourquoi vous avez dû faire des choix…

Le travail d’édition a été très important, il y a eu de nombreuses coupes.

En tant que directeur artistique, quelle a été votre attitude? Celle d’un gardien du temple veillant à la fidélité du texte ? Ou avez-vous proposé votre propre interprétation du roman?

En fait, j’ai tout fait. Je pensais pouvoir laisser les choses suivre leur cours, mais non. J’ai été de plus en plus impliqué, depuis l’écriture de la pièce jusqu’au choix des comédiens. J’ai essayé d’aider le metteur en scène. Nous avons beaucoup discuté et nous nous sommes rencontrés à de nombreuses reprises. En fait, la première fois que l’on a envisagé de monter cette pièce, c’était il y a 10 ans, juste après le succès remporté par la série télé. PTS l’avait rediffusée cinq fois. Et donc, à l’époque, on avait réfléchi à la possibilité d’une adaptation théâtrale en utilisant les mêmes acteurs – ceux-ci étaient très populaires à l’époque. Mais nous avons abandonné l’idée. Et finalement, 10 ans plus tard…

Qui a relancé l’idée?

Certains de mes amis ont poussé en ce sens. Et c’est vraiment une énorme production avec des artistes de premier plan. C’est vraiment passionnant !

En termes d’écriture, quelle a été l’ampleur des modifications que vous avez été contraints d’apporter?

La scène d’amour et de mort entre Long Zi et A-feng a été la plus dure pour nous. Comment la montrer sur scène ? Cela était beaucoup plus simple pour la série télé, où l’ensemble de l’histoire était traitée de manière réaliste. Mais cette scène se devait d’être spéciale. Cette sorte de passion va au-delà des mots. Une pièce de théâtre sans mots, comment pouvions-nous nous y prendre ? Peut-être en recourant à la danse. C’est du théâtre après tout, et nous devions utiliser différentes techniques, d’une manière ou d’une autre, comme la danse et le monologue. Cela a constitué un geste fort, je pense, qui a entraîné le choix d’avoir recours à des danseurs. Pour la scène d’ouverture, nous avons aussi utilisé la danse moderne pour créer l’atmosphère du Royaume de l’obscurité.

crystalboysafengDans certains scènes, la danse est même l’élément central…

Oui. Pour la scène entre Long Zi et A-feng, cela a surpris tout le monde. Car [Billy Chang 張逸軍], le danseur qui interprète A-feng, appartenait au Cirque du Soleil. C’était une star là-bas ! Il était parfait pour le rôle d’A-feng. Son style. Sa personne. Il a dit : « Je suis A-feng« .

Dans le roman, l’histoire de Long Zi et d’A-feng s’apparente à une légende transmise entre les habitués du Nouveau Parc. Dans la pièce, la légende existe sur scène. Cela conduit-il à accroître son importance dans l’histoire?

Oui, en effet. Parce qu’il s’agit d’une scène particulièrement dramatique. Si nous avons réussi, elle doit produire un effet saisissant. Bien qu’il s’agisse toujours d’un souvenir, la scène est bien réelle. D’une certaine façon, vous avez dû remarquer que les scènes interagissent entre elles, qu’elles vont et viennent, du présent au passé.

Cette technique du flashback est très présente dans votre roman mais a dû constitué un important défi pour l’adaptation théâtrale.

Oui, le lecteur peut facilement aller et venir. Nous avons essayé de conserver cela dans la pièce.

Parmi les nombreuses histoires qui peuplent le roman, vous avez mis l’accent sur quelques lignes narratives. Comment avez-vous opéré les coupes?

Je pense que le roman contient deux thème majeurs. L’un est l’amour, l’autre la relation père-fils. Nous avons donc choisi les scènes liées à ces deux thèmes principaux : A-qing et sa mère, A-qing et son père, la confrontation entre monsieur Fu et Long Zi… Ce sont des scènes très importantes. Car en fin de compte, cela concerne la famille, en particulier la famille chinoise, la famille confucéenne, avec certains éléments militaires également parce qu’à cette époque, nombreux étaient les pères qui étaient des soldats. En ce temps-là, de très nombreux soldats avaient migré de Chine vers Taïwan. Ces militaires étaient soit célibataires, soit ils avaient laissé leurs épouses sur le continent. Ils savaient qu’ils ne seraient jamais capables de repartir, alors ils se sont installés ici et ont épousé des femmes taïwanaises. A cause de la barrière culturelle, de la barrière de la langue, un certain nombre de ces mariages n’ont pas fonctionné. Et donc les tensions étaient intenses dans les familles. Bien sûr, il y a aussi eu des histoires heureuses.

Comme vous l’avez mentionné, il y a dans cette pièce de nombreux monologues ou quasi-monologues. A-qing, par exemple, est souvent dans la situation de celui qui écoute un interlocuteur plus âgé que lui. Pourquoi le monologue occupe-t-il une place si importante dans la pièce?

Tout d’abord, dans le roman lui-même, A-qing est le narrateur. Dans la pièce, nous avons plusieurs histoires entrelacées et donc nous voulions que quelqu’un, un narrateur, fasse le lien entre toutes ces histoires. Et pour nous, c’est la nature même du théâtre – comme dans Shakespeare – avec à la fois de la passion et de longs monologues.

5594_003Cela reflète-t-il également votre vision de la transmission entre les générations?

Je pense que cela est également très important dans le roman et, d’une certaine manière, bien que la forme diffère grandement du roman, les thématiques sont proches. Nous avons changé quelque chose toutefois : le sexe de l’instructeur Yang, qui est devenu une femme.

Cela a surpris, et le personnage, en changeant de sexe, évolue également…

Nous avions trop de personnages masculins et seulement une femme (rires), alors nous avons pensé que la figure maternelle pourrait occuper une place plus importante dans la pièce.

La scène entre la mère et son fils est d’ailleurs l’une des plus frappantes, et elle diffère légèrement de celle présentée dans le roman.

Oui, c’est une scène très puissante qui a ému jusqu’aux larmes beaucoup de spectateurs. Bien sûr, l’actrice a réalisé une éblouissante performance.

Et donc vous souhaitiez ajouter un rôle féminin…

Oui, nous avons fait de l’instructeur Yang une lesbienne. Comme cela, nous avons toutes sortes d’homosexuels. (rires)

Elle est plus protectrice que le personnage d’origine.

Oui, elle se comporte en mère.

Le roman fait le portrait de plusieurs artistes (un photographe, un peintre, un cinéaste…), chacun voyant ces garçons d’une manière particulière, qui essayant de capturer leur âme, qui fasciné par leur caractère sauvage, qui espérant les changer en êtres plus raffinés. Quelle est votre propre vision de ces garçons?

Peut-être est-ce que j’essaie de capturer leur âme. Par exemple, dans la scène entre Long Zi et A-feng, la passion atteint un tel degré qu’elle dépasse le sexe des personnages. Il s’agit de l’amour en soi, de la passion. Leurs âmes sont plus importantes que leurs corps. Comme vous l’aurez noté, dans les pays occidentaux, certains spectacles de théâtre comportent des scènes homosexuelles plus réalistes, plus physiques.

Avez-vous eu pour intention de gommer l’aspect physique?

Par exemple, dans la scène où A-qing et Long Zi sont à l’hôtel, bien sûr la sexualité joue un rôle, mais ce n’est pas le plus important. Dans cette scène, le dialogue entre les âmes est en réalité plus important. Pour plaire à certains spectateurs, nous aurions pu donner un tour plus physique – certains se sont même plaints qu’il n’y avait pas assez de sexe dans la pièce. (rires)

Un passage très important – celui où A-qing fond en larmes en présence d’un de ses amants, le professeur Yu – est souvent considéré comme un moment-clé du roman. Pourtant, il n’apparaît pas dans la pièce…

J’aurais aimé qu’il y figure. Cela aurait été une scène très touchante et permettant d’affiner le portrait d’A-qing. Mais nous n’avions tout simplement pas la place pour cela.

Vous avez par contre conservé des symboles déjà puissamment présents dans le roman : la couleur rouge, le lotus…

Le lotus est un très important symbole dans le bouddhisme, un symbole de résurrection. Sa présence accentue l’idée de l’amour, de la passion, de la vie qui ressuscitent.

Diriez-vous que l’histoire est davantage celle d’une résurrection que d’une rédemption?

Les deux. De nombreux personnages – même celui du père – essaient de se racheter. A-qing également qui a perdu son innocence avec la mort de son jeune frère Di-wa. C’est pourquoi il essaie de retrouver son innocence.

La rédemption recherchée par A-qing est elle aussi liée à un sentiment de honte associé à la prostitution? Cette interprétation a-t-elle du sens?

Plus que la prostitution en elle-même, je pense que cela a à voir avec la sexualité. En Occident, l’homosexualité est considérée comme un péché. L’homosexualité dans la société chinoise est, au moins, une déviation du code moral confucéen. C’est de là que vient le titre Nie Zi [孽子]. A-qing, en particulier, s’inquiète beaucoup de son innocence et de sa pureté physique. Les sentiments du professeur Yu à son égard le rendent malheureux car il se sent physiquement sale. Il a honte.

Pensez-vous que la perception de l’homosexualité a réellement évolué à Taïwan depuis l’écriture du roman?

Bien sûr. Maintenant, Taïwan est beaucoup plus ouvert au sujet de la question gay. Mais cela [le rejet de l’homosexualité] est toujours là, profondément enfoui. Je pense que c’est pour cela que les jeunes spectateurs ont senti comme un pincement au cœur en voyant la pièce.

9782877306034Ce roman est-il un roman homosexuel? Peut-on parler d’une littérature gay?

Je dirais qu’il ne s’agit pas d’un roman gay mais d’un roman sur des gays, des êtres humains homosexuels. Il dresse le portrait de la nature humaine universelle, sans considération de genre. D’après les échos qui me sont parvenus, les spectateurs, quel que soit leur sexe, ont été profondément émus par la scène entre A-feng et Long Zi : c’est parce que l’amour et la passion sont universels.

Dans le roman, la forme collective « nous » inclut une très grande palette d’homosexuels, depuis les prostitués des quartiers chauds jusqu’aux habitués du Nouveau Parc, en passant par des clients ou protecteurs âgés et une nouvelle génération d’homosexuels symbolisée par les étudiants qui fréquentent le bar ouvert par l’instructeur Yang. Pensez-vous que le public gay contemporain a conscience d’appartenir à une communauté aussi large ?

Je pense que, superficiellement, cette ouverture d’esprit existe à Taiwan ou en Amérique. Mais l’obscurité est là. Elle se terre, profondément enfouie. Les groupes gays comptent toujours des minorités en leur sein, alors qu’ils sont eux-mêmes rejetés par la majorité. Avec le temps, peut-être que cela changera mais la nature humaine ne change jamais. Les mêmes questions demeureront. Et je pense que c’est de cela dont traitent la littérature et les arts.

Justement, quels livres lisez-vous ? Quels sont vos auteurs de prédilection ?

Ce semestre, je donne un cours à l’Université nationale de Taïwan sur le Rêve dans le pavillon rouge, [Hong Lou Meng, 紅樓夢]. Cao Xueqin [曹雪芹] est en fait mon auteur favori.

L’écrivaine taïwanaise Chu Tien-hsin [朱天心] a récemment regretté que les jeunes auteurs à Taïwan « tournent le dos à la littérature pure ». Quel est votre sentiment à ce sujet?

Oui, j’ai lu cette déclaration. En un sens, il est vrai que la jeune génération a désormais peur des gros livres. Les lecteurs n’aiment pas les ouvrages trop sérieux et cela se reflète sur les écrivains qui sont pour la plupart à la recherche d’un succès commercial. La critique de Chu Tien-hsin est légitime.

Vous venez de recevoir le Prix culturel national, dont l’objet est d’encourager la transmission de modèles culturels à de futurs successeurs. Avez-vous une idée de qui sera le prochain Bai Xianyong ?

Avant tout, il faut vivre suffisamment longtemps pour se voir décerner ce prix qui récompense l’accomplissement de toute une vie. Je ne sais pas qui pourrait être le prochain Bai Xianyong mais celui ou celle-là aura à vivre suffisamment longtemps pour obtenir cette distinction ! (rires)

Entretien réalisé en anglais le 15 mars 2014 au Théâtre national, à Taipei.

Remerciements : Dino Chang, Warren Huang, Lan Hao-chi.

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