Garçons de cristal, histoire d’un royaume

孽子

L’édition taïwanaise des Garçons de cristal

Garçons de cristal, de Bai Xianyong [Pai Hsien-yung, 白先勇], est l’une des oeuvres majeures de la littérature contemporaine taïwanaise. Publié à Taïwan sous la forme d’une série en 1977 puis in extenso en 1983, le roman est diffusé en Chine continentale dès 1988 et traduit en anglais l’année suivante. Ses traductions française (par André Lévy) et allemande paraissent en 1995, suivies par la version italienne en 2005.

Une ébauche du roman est à découvrir dans la nouvelle « Sous un ciel brillant d’étoiles », parue en 1971 à Taïwan dans le recueil Gens de Taipei et qui se passe déjà au Nouveau Parc, ce jardin public du centre de Taipei où gravitent à l’époque, la nuit, les homosexuels de la capitale. L’intrigue de Garçons de cristal, située en 1970, est toutefois beaucoup plus riche et complexe que cette première évocation.

On y suit le parcours d’A-qing [阿青], chassé de chez lui par son père après avoir été surpris en flagrant délit de conduite impudique avec un surveillant du collège où il est scolarisé. Le jeune garçon trouve refuge auprès d’une clique de jeunes homosexuels placés sous la protection d’un proxénète-bienfaiteur, l’instructeur Yang [Shi Fu 師傅]. Aux côtés de Petit Jade [Xiao Yu 小玉], hanté par le fantôme d’un père inconnu, de Souriceau [Lao Shu 老鼠], kleptomane espiègle, et de Wu Min [Xiao Min 小敏], amant meurtri, A-qing se fond dans le royaume nocturne du Nouveau Parc, fait l’expérience de la prostitution, de la débrouille mais aussi de la fraternité.

Témoin de la vie de ce microcosme, il en raconte les grandes et les petites histoires, les légendes – telle celle de l’amour fatal entre Dragon [Long Zi 籠子] et Phénix [A-feng 阿鳳] – ou encore les tentatives pour exister au grand jour, en particulier, dans la seconde partie du roman, avec l’ouverture par l’instructeur Yang d’un bar de nuit où les garçons du parc trouvent, pour un temps, un semblant de respectabilité. Rongé par l’éclatement de sa famille, hanté par la mort de son petit frère Di-wa [弟娃] et portant les stigmates associées à la prostitution et à l’homosexualité, A-qing est, tout au long du roman, confronté à des figures paternelles de substitution – la figure du père est un thème cher à l’auteur.

9782877306034

L’édition de poche française, parue en 2003 aux éditions Philippe Picquier

Ecrit dans une langue moderne et parfois populaire mais profondément empreinte de culture classique chinoise, Garçons de cristal offre un remarquable panorama de la vie homosexuelle dans le Taipei du début des années 70, ainsi qu’une réflexion sur l’universalité de l’amour et du désir, d’une part, et sur la place qu’une société marquée par le confucianisme peut accorder à ces « garçons de cristal » –  le titre chinois, Niezi 孽子, peut signifier à la fois « fils illégitime », « enfant du péché » ou « fils rebelle ».

Comme le souligne Sandrine Marchand dans Sur le fil de la mémoire (p. 198), le roman comporte en lui-même une dimension politique. Le Nouveau Parc décrit par Pai Hsien-yung « ne correspond pas seulement à des valeurs esthétique, un idéal hédoniste, c’est aussi un lieu de résistance politique ». A sa sortie, en 1983, ce sont toutefois les questions de l’idéologie familiale conservatrice et de la forme moderniste du roman qui ont été les plus discutées par les critiques. Il a fallu attendre les années 1990 pour que, à la faveur de l’émergence du mouvement gay et lesbien (tongzhi 同志) à Taiwan, Garçons de cristal devienne l’une des références majeures de la « communauté homosexuelle » dans l’île. Cette appropriation ne sera toutefois pas dépourvue d’ambiguïté, comme le relève très justement Huang Tao-ming dans un article intitulé « From Glass Clique to Tongzhi Nation ».

Plusieurs fois adapté pour le cinéma, la télévision et le théâtre, Garçons de cristal a eu un retentissement important sur le grand public. La série télévisée diffusée en 2003 par la chaîne publique taïwanaise PTS a, de l’avis général, puissamment contribué à élargir l’acceptation de l’homosexualité à Taïwan. En 2014, le roman a été porté sur la scène du Théâtre national, à Taipei.

A lire également :

– La critique d’Hélène Hazera parue dans Libération à la sortie de la traduction française du roman, en 1995.

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