Pour Lettres de Taiwan, Laurence Marcout partage sa lecture d’Ancienne capitale de Chu Tien-hsin (Actes Sud).

Kyoto, Taipei : des deux « capitales », on ne verra que quelques reflets au miroir déformant de la mémoire d’une femme à la recherche de sa jeunesse.
Une femme, peut-être Chu Tien-hsin (朱天心), déambule dans quatre espaces-temps. Alors jeune, cette femme qui n’a pas de nom, et que la narratrice tutoie, on la sent aussi étrangère dans l’une comme dans l’autre de ces deux villes, qui en viennent à se confondre au fil des pages, alors qu’elles sont si différentes.
Qui est cette femme ? Ses références culturelles ne sont pas celles qu’on attend, et pour cause : le Taiwan dans lequel elle a grandi est sous forte emprise de la culture occidentale avec un fort accent américain. Elle écoute de la musique américaine, elle regarde des films américains, même si elle ne parle que le chinois mandarin, et ne comprend pas le minnan parlé par les « Taïwanais de souche ». C’est un Taipei de l’entre-deux, celui qu’on retrouve dans les films d’Edward Yang.

A Kyoto, elle se raccroche aux idéogrammes chinois qu’elle reconnaît sur son plan pour parcourir la cité, incapable de communiquer avec les autochtones.
Maintenant mariée et mère, la voilà qui reprend ses errances à Kyoto, de temple en temple, tandis qu’à Taipei ses pas la ramènent dans les ruelles paisibles de ses jeunes années. Compulsivement, elle fait des listes – contre-allée par contre-allée, numéro par numéro – des maisons japonaises en bois dont les jardins aux essences tropicales marquaient alors ses déambulations d’adolescente, et qui ont disparu avec leurs trésors de fraîcheur verte pour laisser la place à des blocs de béton sans âme. Les belles frondaisons ont succombé, comme les illusions politiques des jeunes révolutionnaires.
Le livre paraît en 1996, une période durant laquelle l’île est en proie à de profondes évolutions politiques avec l’affaiblissement du Kuomintang au profit du Parti démocrate-progressiste (première élection présidentielle au suffrage universel direct, alors que Chen Shui-bian est maire de Taipei ; bruits de bottes et missiles chinois de l’autre côté du détroit). Taipei est ravagée par les promoteurs immobiliers : les vieilles maisons japonaises, qui occupent des parcelles désormais vendues à prix d’or aux promoteurs sont livrées aux pelleteuses, souvent en pleine nuit pour éviter les protestations. Après l’immobilisme de la dictature, ces bouleversements secouent la population.
Il y a quatre identités dans ce « roman » : l’autrice, la narratrice, le personnage principal et l’amie attendue qui n’arrivera jamais. Malgré cet artifice du « Je est un autre », Chu Tien-hsin est pourtant bien de façon transparente cette femme qui n’est nulle part chez elle si ce n’est dans un temple glacé et oublié du Japon. Derrière cette construction littéraire parfois déroutante, on serait tenté de dire un peu datée, on ressent les interrogations lancinantes de toute une époque : qu’est-ce que « mon pays » veut dire, où en sont les frontières, quelle est sa culture, sa langue, son histoire ?
Laurence Marcout