Avant d’être un thriller, c’est un portrait. Celui, à fleur de peau, d’une jeune femme dont la vie s’est arrêtée à la perte d’un proche et qui, n’ayant plus rien à perdre, se lance tête baissée, comme aimantée, dans la traque du mal absolu.
Premier roman de Katniss Hsiao (蕭瑋萱), Avant d’être des monstres, traduit en français par Gwennaël Gaffric, charrie page après page les tombereaux de douleur, de colère, de désespoir mais aussi d’obstination et de courage du personnage principal, Yang Ning, employée d’une société de nettoyage post-mortem à Taipei.

Dotée depuis son enfance de capacités olfactives hors du commun, Yang Ning a perdu le sens de l’odorat à la mort brutale de son petit frère. Seules les effluves des cadavres en décomposition parviennent désormais à réveiller brièvement ses sensations. Une « drogue » qui la fait se tenir encore un peu plus à l’écart de toute existence humaine – elle a d’ailleurs déjà coupé un à un tous les ponts qui la reliaient aux autres.
Une mission en apparence de routine va changer la donne. Appelée à nettoyer un appartement après ce qui semble être un suicide, elle participe malgré elle à couvrir les traces d’un crime. Soupçonnée par la police, elle n’a d’autre choix que de se mettre à la recherche du véritable meurtrier, sur les traces fugaces d’un mystérieux parfum. Une quête qui demande qu’elle s’y plonge en entier, corps et âme.
En plus de proposer un thriller rondement mené, Katniss Hsiao vise juste avec le portait de cette jeune femme écorchée vive. La rage de Yang Ning est palpable, sa plongée dans la noirceur inéluctable. Le lecteur fait corps avec elle, tant et si bien qu’il ne peut détourner le regard des scènes et situations auxquelles elle est confrontée — jusqu’aux plus dérangeantes.
Le roman plonge aussi le lecteur dans le quartier de Yonghe, situé au sud de Taipei, à New Taipei, où vit Yang Ning et qui est le plus densément peuplé de tout Taiwan. C’est dans ce réceptacle de toutes les solitudes, dans les odeurs des petites ruelles, des échoppes traditionnelles, des vieux immeubles, des scooters qui passent et des cafards qui grouillent, que Katniss Hsiao installe ses personnages et tire les fils de cette intrigue sensorielle réussie.
Pierre-Yves Baubry