Dix poèmes de Finn Wu (extraits du recueil « Arracher ton cœur et tes poumons, les ramener à la campagne et en nourrir le chien »)

Photo : Raw Matter Studio (見本生物)

Originaire du district rural de Yunlin, sur la côte occidentale de Taiwan, Finn Wu (吳芬) est âgé de 33 ans. Dépourvu de grandes ambitions, il pense que l’amour, le sexe et la musique rock sont les meilleures choses au monde. Certains de ses poèmes ont été publiés dans la revue taïwanaise de poésie Off The Roll, Poetry (衛生紙詩刊). Encouragé par Raykai Chen (陳瑞凱), le chanteur du groupe rock taïwanais 1976, il sort en 2017 à compte d’auteur le recueil Arracher ton cœur et tes poumons, les ramener à la campagne et en nourrir le chien (把你的心跟肺挖出來帶回鄉下餵狗), alors imprimé à 200 exemplaires. L’ouvrage est réédité en 2019 chez Chiming (啟明出版) avec 200 poèmes supplémentaires.

Cette nouvelle édition prend la forme d’un missel (couverture rouge ornée d’une croix dorée, papier bible, ruban rouge servant de marque page), avec une gouttière ornée où l’on devine un Christ en croix. Un graphisme largement parodique, tant il est clair à la lecture des poèmes de Finn Wu que celui-ci ne porte pas le christianisme dans son cœur.

Les poèmes de Finn Wu sont courts, simples, crus, incisifs. Les dix premiers du recueil sont ici publiés avec l’aimable autorisation de l’auteur, traduits par Pierre-Yves Baubry.

 

Trucs romantiques

J’avais l’habitude de t’écrire des poèmes
Dans mon délire, je voulais devenir tes jambes
Ton soleil
Ton parapluie
À présent je ne suis plus rien
Et je ne veux plus écrire de poèmes d’amour

Je veux juste faire l’amour
Je veux juste

Arracher
Ton cœur et tes poumons
Les ramener à la campagne
Et en nourrir le chien

 

2017, écrit pour un ex-petit ami

 

Faire l’amour un jour de pluie

Tu viens me trouver
Mais cette pluie tombe
Assez fort
Je sors te chercher
Ne viens pas me tenir le parapluie
Laisse-moi être mouillé
Laisse-moi
Être trempé et après
Entre encore une fois

 

Amour aveugle

Changer les draps, en mettre des plus clairs
Ne pas voir
Les poils qui s’y collent

Nous sommes restés comme ça
À trop dormir, longtemps, très longtemps

 

Notre île 

Les ressources,
On les laisse dans les villes
Les déchets,
On les balance à Lanyu

Les vieux bâtiments,
On les brûle en dollars taïwanais
Les immeubles,
On les vend aux hommes d’affaires

Les pédés,
On les pousse à descendre dans la rue
La responsabilité,
On la refile à Dieu

 

(Note du traducteur : Lanyu, ou île des Orchidées, est située au large de la côte orientale de Taiwan. Depuis 1982 y sont stockés les déchets faiblement radioactifs issus des trois centrales nucléaires de Taiwan)

 

Bien que

J’aime regarder les météores
Bien qu’un jour
Je me sois assis au sommet d’une colline pour la nuit
Et n’en aie vu aucun

J’aime aussi regarder
Ces beaux garçons
Bien qu’habituellement
Pas un ne me regarde

 

La motivation

En faisant l’amour
Tu as l’habitude d’ouvrir les jambes

Mais en embrassant
Tu gardes toujours les yeux fermés

 

Amour

Je déteste quand je te regarde
Et que tu ne me regardes pas

C’est vrai pour les yeux
C’est vrai pour le cul

 

Entre Baishatun et Beigang

Hier soir
Ils marchaient entre Baishatun et Beigang
Je suis allé voir ça un moment
Je n’ai pas aperçu Mazu
Mais j’ai vu
Des glaces à l’eau à l’ancienne
Une achetée, une offerte

Je suis arrivé devant le temple
À moitié mangeant ma glace
À moitié regardant
Le clodo qui squatte là en permanence
À plat ventre au milieu de la foule
Il fait l’aumône
Les fidèles vont et viennent
Ils ne font pas très attention à lui
La plupart joignent les deux mains
Quelques-uns se bagarrent

 

(Note du traducteur : Les localités de Baishatun, dans le district de Miaoli, et de Beigang, dans le district de Yunlin, abritent de célèbres temples dédiés à la déesse de la Mer, Mazu (媽祖), et que relie chaque année un pèlerinage)

 

Un après-midi

Un après-midi
Ma nièce pleure tellement que j’en ai mal au crâne
Je lui ai donné du lait
J’ai changé sa couche
Joué avec tout un moment
Elle pleure encore
Rien à faire
Alors je lui chante
Une chanson en anglais
Qui parle d’amour
L’accent n’est peut-être pas standard
Mais bon c’est comme ça
Elle n’a que quatre mois
Entendre, c’est aussi ne rien comprendre

 

Amour

Je n’avais jamais compris
Pourquoi les gens qui s’aiment se séparent
Jusqu’à ce que je te rencontre

 

 

 

© Finn Wu, 2019. Publié avec l’accord de l’auteur, tous droits réservés.

Pour la traduction française :

© Pierre-Yves Baubry

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