Hong Kong Gang, il était une fois à Hongkong

La relation tortueuse entre deux frères que tout oppose, l’un dans la police, l’autre dans la mafia, constitue le ressort dramatique de grands films de gangsters hongkongais, depuis The Brothers (差人大佬搏命仔, 1979) jusqu’à Infernal Affairs (無間道, 2002), en passant par l’iconique A Better Tomorrow (英雄本色, 1986). Pour son premier roman, Ma Kafai (馬家輝), écrivain d’origine hongkongaise ayant pris la nationalité de la République de Chine (Taiwan), a transposé ce schéma au Hongkong de la fin des années 1930. Il y porte la transgression à son paroxysme : les frères de cœur sont des amants ; l’un est Chinois, l’autre Britannique. 

Ayant fui son village natal du Guangdong, dans le sud de la Chine, pour s’enrôler dans l’armée d’un seigneur de la guerre, le héros, Luk Pakchoi, trouve refuge à Hongkong, où il gravit les échelons du Hongmen, la plus grande triade chinoise de l’époque. Cette ascension, il la doit en partie à l’appui de son amant, l’Ecossais Morris Davidson (ou Zhang Dichen de son nom chinois), fonctionnaire de police et agent secret.

Le secret, la trahison. Le pouvoir, le désir. Ces combinaisons sont les moteurs du récit qui, dès les premières pages, entraîne le lecteur sur un rythme trépidant. La première partie du livre est d’ailleurs des plus haletantes, avec l’apprentissage sexuel de Luk Pakchoi et son entrée dans le monde de la pègre. On avale les pages.

Dans la grande tradition du Jianghu (江湖, littéralement : « rivières et lacs », expression désignant le cercle des hors-la-loi), on est plongé dans le monde sous-terrain des bordels, du trafic d’armes ou d’opium et des règlements de compte — un monde dépeint ici dans tout ce qu’il a de brutal et de sordide. Luk Pakchoi manie le bâton, subit les rites d’entrée dans la société secrète et en intègre les codes, mais sa montée en grade doit aussi beaucoup à son opportunisme, illustré par sa formule fétiche : « Rien à foutre ! » A Hongkong, il change de prénom et devient Namchoi, le seigneur du Sud.

Cette attitude affirmée tranche avec l’attachement presque soumis qu’il ne peut s’empêcher d’éprouver pour Dichen, son amant occidental, son dieu. A une époque chaotique où le Japon, qui occupe déjà une partie de la Chine, menace l’intégrité de la colonie britannique, la relation entre les deux hommes, mélange d’intérêt et de désir, peut-elle échapper au spectre de la trahison ? Peut-être. « Il suffit que les autres n’en sachent rien », confie à Luk Pakchoi l’entraîneuse Cindy, devenue sa meilleure amie.

Ville refuge, Hongkong est aussi décrite par Ma Kafai comme la ville du jeu. 

Jeux politiques d’abord, où dans un monde changeant, chaque acteur doit être prêt à composer tout en pensant au coup d’après. Le roman dépeint avec minutie — et parfois quelques longueurs — l’évolution complexe des forces en présence dans une Chine éclatée entre forces nationalistes, occupant japonais, gouvernement collaborationniste, seigneurs de la guerre et rebelles communistes, et ses répercussions sur l’île de Hongkong.

Jeux d’argent, ensuite. Triades obligent, ils sont omniprésents dans le récit, au point de devenir la métaphore d’une vie qui continue à tout prix. Ainsi, en décembre 1941, alors qu’Hongkong est sous les bombes nippones, les abris sous-terrains servent à jouer au mah-jong. On est loin de la description tragique de cet épisode historique par Eileen Chang (張愛玲, 1920-1995) dans Love in a Fallen City (Zulma, 2014, traduction d’Emmanuelle Péchenart).

Jeu avec les mots enfin. L’un des plus grands atouts de ce roman est sa gouaille, son goût pour les mots crus, et ses innombrables références à l’inventivité sémantique des Chinois méridionaux, une richesse que la traduction de Stéphane Lévêque et Jean-Claude Pastor parvient à rendre de belle façon. Le titre chinois du roman, « Tête de dragon et queue de phénix » (龍頭鳳尾), symbolise à lui seul cette créativité, avec sa référence simultanée à la pègre, au jeu et au sexe. L’adopter en français aurait sans doute été un tantinet obscur, aussi l’éditrice Vera Su a-t-elle opté pour l’efficace Hong Kong Gang, aux accents joyeusement onomatopéiques et bien en phase avec le ton du livre. 

Avec ce roman (présenté comme un polar par l’éditeur Slatkine & Cie, mais qui est bien plus que cela), Ma Kafai remonte aux sources de l’âme hongkongaise, plongeant le lecteur dans le maelström des années 1930 et 1940, avant que la fondation de la Chine populaire ne vienne figer pour cinquante ans le destin de la colonie, jusqu’à la rétrocession de 1997. Par le biais d’un prologue puisant dans son histoire familiale, il se pose résolument en cheville ouvrière de la mémoire collective hongkongaise. Il se garde toutefois de tirer de grandes leçons historiques et termine d’ailleurs son récit par une étonnante pirouette.

En lisant ces pages en ce début d’été 2019, alors que Hongkong est en ébullition, on ne peut s’empêcher de noter que certains motifs du roman, comme le rôle trouble des triades ou la force de la langue cantonaise comme outil subversif, entrent en résonance avec l’actualité. Raison de plus pour découvrir ce prometteur premier roman.

Pierre-Yves Baubry

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