Un ouvrage de référence sur le cinéma taïwanais

Tout le monde n’a pas chez soi la filmographie complète de Hou Hsiao-hsien (侯孝賢) ou de Tsai Ming-liang (蔡明亮). Et quand bien même ces réalisateurs appréciés à l’étranger n’auraient plus de secrets pour vous, ils ne sauraient résumer à eux seuls la diversité du cinéma taïwanais. Si plusieurs ouvrages en français en avaient déjà présenté divers aspects, il manquait un panorama d’ensemble pouvant intéresser les cinéphiles avertis autant que les lecteurs curieux de Taïwan.

C’est à cette tâche que s’est attelé l’universitaire Matthieu Kolatte avec Le cinéma taïwanais – Son histoire, ses réalisateurs et leurs films qui vient de paraître aux Presses universitaires du Septentrion. Claire, synthétique et fouillée, son investigation du septième art à Taïwan invite à une passionnante traversée historique et s’impose comme un excellent guide pour qui souhaite découvrir Taïwan et son cinéma.

Le livre s’ouvre sur une première partie consacrée à l’histoire du cinéma taïwanais, abordée chronologiquement en sept grandes périodes. Pour chacune d’elles, l’auteur présente les principales caractéristiques des films créés à Taïwan, en les replaçant dans le contexte de leur production. Il attire en particulier l’attention du lecteur sur trois dimensions essentielles de la création cinématographique : la constitution de savoir-faire (les techniques, les pratiques et les talents), l’accès aux ressources financières et aux circuits de distribution, ainsi que, sur le plan plus proprement artistique, l’utilisation ou la création de références thématiques, narratives et visuelles. 

L’articulation de ces trois dimensions, toutes potentiellement soumises aux aléas politiques, fournit le cadre explicatif de l’ouvrage. Ainsi, explique Matthieu Kolatte, pendant la colonisation japonaise de Taïwan et l’immédiat après-guerre (1895-1955), le contexte politique ne permit pas la formation d’une industrie du cinéma mais l’on vit émerger des ressources (acteurs, techniciens, procédés) et une capacité à s’approprier des influences variées qui donneront naissance au milieu des années 50 à l’industrie éphémère des taiyupiuan, des films en langue taïwanaise recyclant de manière créative des succès étrangers. On découvre dans ces pages l’histoire des liens entre cinéma, opéra taïwanais, théâtre et art du « commentaire de films muets » – passionant. 

Aux taiyupian succèdent au milieu des années 60 les guoyupian, films en langue nationale (le mandarin) poussés par les pouvoirs publics de l’époque et qui connaissent un succès foudroyant mais difficile à maintenir sur la durée, en raison des contraintes imposés par ces mêmes autorités.

C’est en rupture avec cette industrie nationale corsetée qu’intervient au début des années 80 la « nouvelle vague » du cinéma taïwanais, véritable mouvement artistique aux thèmes et au langage cohérents, note l’auteur. Les chapitres consacrés à cette « nouvelle vague » et à la « seconde nouvelle vague » qui lui fait suite mettent bien sûr en valeur des réalisateurs et acteurs connus du public européen mais n’oublient pas d’inscrire leur travail dans le contexte professionnel de l’époque. Car c’est sur une corde raide qu’avancent ces auteurs, alors que l’industrie cinématographique taïwanaise dans son ensemble, qui bénéficie pourtant d’une liberté inédite grâce à la démocratisation du pays, bat de l’aile.

Pour la période récente, marquée par un « creux de la vague » suivi depuis 2008 par un certain renouveau, Matthieu Kolatte s’efforce, malgré le manque de recul historique, de dresser la typologie d’un cinéma taïwanais contemporain alternant films identitaires, cinéma de genre et cinéma d’auteur engagé. Il s’interroge en conclusion sur la capacité de l’industrie locale à combiner ces différentes tendances pour assurer un développement pérenne.

La deuxième partie du livre est consacrée à la présentation de 25 réalisateurs taïwanais et de leurs films. On pourra avec bonheur piocher dans ces courtes notices qui ont notamment le mérite de braquer les projecteurs sur des artistes auxquels l’approche chronologique et synthétique adoptée dans la première partie n’aura pas complètement rendu justice – on pense notamment à Sylvia Chang (張艾嘉).

Mission réussie donc pour Matthieu Kolatte, avec cet ouvrage aux références très fournies qui donne envie de voir ou revoir les chefs-d’œuvres du cinéma taïwanais.

Pierre-Yves Baubry

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