Encore plus loin que Pluton, un voyage au cœur du récit

En refermant Encore plus loin que Pluton, on éprouve un peu le même sentiment qu’après un après-midi passé à se perdre dans les petites allées de Taipei ou d’une autre grande ville. Plane cette impression d’être revenu à plusieurs reprises sur ses pas, d’avoir arpenté les mêmes ruelles mais dans des directions opposées, d’avoir abouti à des impasses et rebroussé chemin, de s’être égaré, d’avoir reconnu un bâtiment ou une enseigne sans être sûr néanmoins qu’il s’agissait bien de la même réalité aperçue un peu plus tôt ; et pourtant de s’être, au fil de ce dédale, rapproché du monde environnant autant que de soi-même. 

A première vue, il n’est pourtant pas question de grand périple dans ce roman de Huang Chong-kai (黃崇凱) au contraire dominé par la figure de la pièce fermée — une woolfienne pièce bien à soi. Deux narrateurs s’y relaient, pour des récits prenant place ici dans un bureau, là dans une chambre d’hôpital, un salon, un ascenseur ou une chambre d’hôtel… Si voyage il y a, c’est entre ces différents espace-temps le plus souvent circonscrits par quatre murs.

Deux narrateurs cohabitent dans ce livre. D’un côté, un professeur d’histoire, sans doute marié et père d’une petite fille (mais est-ce vraiment le cas ?) ; de l’autre, un jeune intellectuel, dont la mère malade est hospitalisée et dont la petite amie, qu’il a surnommée « la fille de Neruda », est sortie soudainement de sa vie. 

On cherche au fil des pages des indices de la relation entre les deux hommes : lequel est l’écrivain, lequel est son personnage ? A moins qu’il ne s’agisse du même homme à deux moments de sa vie ? Ou d’un seul et même individu s’inventant une double, voire une triple vie ? Au début, on cherche, presque par jeu, à cartographier mentalement les connexions entre ces univers. Puis, plus on avance dans le roman, et plus les fils du récit s’entremêlent.

C’est que le monde porté par chacun des narrateurs se démultiplie en d’innombrables niveaux de réalité : évocation de souvenirs et de rêves, divagation de la pensée, mention d’épisodes historiques ou légendaires, exposé de théories scientifiques ou conspirationnistes, mobilisation de documents (correspondances, photographies, journaux intimes), récits inventés par d’autres personnages… Mieux encore, certains morceaux sont de véritables exercices d’écriture à travers lesquels le narrateur du moment cherche à rassembler ou à préciser des souvenirs autant qu’à imaginer des futurs possibles, avant de tout effacer et de recommencer.

La confusion s’installe mais ne fait pas obstacle à la poursuite de la lecture. En effet, ce parcours « aux marges de la narration » n’est pas vain. En son cœur, il évoque des thèmes aussi essentiels et poignants que le deuil et la séparation, la connaissance de soi et des autres, la force de la mémoire et celle de l’imagination. Par sa composition si particulière, il questionne la toute-puissance créatrice de l’écrivain tout autant que le crédit à accorder au récit sous toutes ses formes, jusque dans la banalité de nos vies. 

La traduction de Lucie Modde est remarquable, épousant le rythme toujours changeant du texte et exprimant en français, notamment par des néologismes et des condensations syntaxiques, la poésie du texte original. Une émouvante promenade à découvrir dans la collection « Taiwan Fiction » de L’Asiathèque.

Pierre-Yves Baubry

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