Tsou Yung-Shan : « La question est de savoir ce qu’on attend »

Artiste visuelle installée en Allemagne, Tsou Yung-Shan [鄒永珊] a écrit un premier roman traitant de l’immigration, de l’isolement et de la difficulté à se situer dans le monde qui nous entoure. Traduit en français, il est paru en septembre 2016 aux éditions Piranha sous le titre La Salle d’attente. Entretien.  

Propos recueillis par Pierre-Yves Baubry

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Tsou Yung-Shan. (Photo : 黃仁益)

(Le jour où j’ai parlé avec Tsou Yung-Shan sur Skype, le 27 septembre 2016, Taiwan était balayé par un puissant typhon. Tsou Yung-Shan, qui vit et travaille comme artiste en Allumagne, se trouvait alors au Nouveau Mexique, aux Etats-Unis, pour une résidence d’artiste à l’Institut d’art de Santa Fe.)

Parlons du temps qu’il fait. Dans La Salle d’attente, les personnages sont intimement reliés au climat et aux éléments météorologiques. Trouviez-vous vous-même le climat de Taiwan insupportable ?

Je suis personnellement allergique au temps humide. C’est quelque chose de très fatiguant. Mais Taiwan est une île entourée d’eau et régulièrement frappée par les typhons. Il n’y a rien que vous puissiez faire pour les éviter. Comparée à Taiwan, l’Allemagne offre un fort contraste climatique. Mais comparée à la Californie, l’Europe n’a pas un climat sec. Et maintenant, je me trouve au Nouveau Mexique, un endroit désertique avec très peu d’eau.

Les sentiments de malaise et de tristesse éprouvés par votre personnage principal, Xu Mingzhang, sont étroitement associés à l’humidité. Cela reflète-t-il votre expérience personnelle lors de votre installation en Allemagne ?

J’ai essayé d’exprimer son état mental. J’ai créé ce lien au temps humide, au climat de Taïwan, de manière à trouver ce qui le rattache à Taïwan. Autrement, il aurait été d’une certaine façon un oiseau flottant. C’est une association littéraire qui décrit son monde intérieur. C’est une expérience que j’ai voulu tenter dans ce roman : ne pas décrire la tristesse elle-même mais l’exprimer d’une autre manière.

Votre écriture associe différents styles — des phrases linéaires et informatives, des juxtapositions d’éléments dans une même phrase qui la font progressivement évoluer d’un point à un autre, et des images puissantes souvent basées sur des éléments naturels qui révèlent le monde intérieur des personnages. J’ai lu que vous avez « été inspirée par l’écart entre la langue allemande » et votre « langue maternelle, utilisant la grammaire plus précise de l’allemand pour étendre les subtilités du chinois ». Pouvez-vous nous en dire davantage ?

Par exemple, j’ai écrit de longues phrases décrivant quelque chose sans aucune émotion, comme une observation très objective. Je pense que cette expression proche du dessin vient principalement de mon parcours d’artiste visuelle. Dans le même temps, j’ai trouvé que le style de ces descriptions n’était pas très chinois. En allemand, si l’on veut décrire quelque chose de manière très précise, le style, pas seulement la grammaire mais aussi la manière de former les phrases, est assez différent du soi-disant « chinois authentique ».

Certaines personnes qui comprennent aussi l’allemand m’ont dit que, lorsqu’ils ont assisté à une de mes lectures de ce texte en mandarin, ils ont eu l’impression qu’il s’agissait quelque part d’un roman très allemand, « mais dans le bon sens », ont-elles ajouté. Cela est significatif car je suis consciente d’avoir apporté à la langue chinoise ma propre compréhension de la langue allemande. Dans mon écriture, je m’exprime en mandarin, mais ce que je fais en développant cette expression est de chercher de nouvelles possibilités d’écriture en chinois contemporain. Donc je pense qu’il peut être très intéressant d’ajouter des références à une langue étrangère à l’écriture en chinois.

J’ai essayé de créer différents sentiments avec différents styles d’écriture, même s’ils ont en commun d’être relativement objectifs. Je suppose que cela doit être assez difficile à traduire dans une troisième langue et de marquer la différence entre ces différents styles. Et je dois dire aussi que j’ai tendance à créer des images avec les mots.

En tant qu’artiste visuelle, vos œuvres sont principalement présentées sous la forme d’objets-livres et d’installations comprenant des écrits. De quelle manière l’écriture de livres diffère-t-elle de la création d’œuvres d’art, en termes de travail préparatoire ? Ces deux approches reposent-elles sur ce que vous appelez « la prise de notes » ?

Ce n’est pas comme si l’art pouvait accomplir quelque chose que la littérature ne pourrait pas. Il s’agit simplement de formes artistiques distinctes. Suivre les principes d’interdisciplinarité pour explorer les relations entre l’image et le language est l’un des gestes importants dans mes œuvres. Je ne veux pas dire qu’une forme est meilleure ou plus « cool » qu’une autre car elles peuvent accomplir différentes choses. Par exemple, je parle de « notes » mais le mot allemand — Aufzeichnungen — est plus précis. Il est dérivé d’un verbe qui signifie « enregistrer quelque chose ». Je peux donc avoir recours à des méthodes visuelles pour enregistrer mes pensées, mon processus de travail ou même le processus d’enregistrement lui-même. Les mots, les images, les vidéos peuvent tous être les médias de cet enregistrement. C’est pourquoi j’essaie d’inclure ces pensées non seulement dans mon écriture mais aussi dans l’intrigue du roman. C’est quelque chose de complètement conscient.

9782371190481Une installation artistique joue en effet un rôle central dans l’intrigue…

Oui. Et en même temps, il y a un certain nombre de courts segments qui s’apparente aux notes que l’on prend sur un petit morceau de papier et qu’on assemble ensuite. Cela est aussi lié à ma manière d’envisager la structure du roman. Cela semble chaotique et fragmentaire mais c’est ce que j’ai essayé de faire. Dans la version originale du roman, en mandarin, j’ai utilisé, pour numéroter les  chapitres, une façon typiquement allemande de numéroter des dossier, en faisant précéder chaque numéro d’un signe « # ». Pour la version originale, j’ai donné cette indication à mon éditeur taïwanais qui a utilisé cette ponctuation. Toutefois, cet usage semble détaché du texte car il ne correspond pas à la ponctuation chinoise.

Cette façon de numéroter les chapitres n’apparaît pas dans la traduction française…

Oui, j’ai vu cela mais c’était certainement difficile à « traduire ». Donc, quand j’ai commencé à écrire mon deuxième roman, j’ai essayé de réfléchir à la manière de rendre mon livre plus complet grâce à un dialogue entre ses langages écrit et visuel. J’ai été très chanceuse de pouvoir faire le graphisme de mon deuxième roman.

En tant qu’artiste visuelle, vous pouvez souvent influencer la manière dont votre travail est vu et comment les spectateurs interagissent avec lui. En tant qu’écrivain, cela est hors de votre contrôle, n’est-ce pas ?

En tant qu’artiste, c’est une préoccupation constante : comment rendre le sujet de la lecture plus visible et interactif. Depuis 2009, j’ai décidé de manière résolue de ne plus inclure de mots dans mes objets visuels. J’utilise seulement des images car j’ai mené des expériences pour observer comment les gens lisent des livres, et j’ai découvert que si l’on met dans le livre à la fois des mots et des images, la plupart des gens ont tendance à ne lire que les mots et à ne pas regarder les images. La plupart des adultes pensent que la lecture se limite à la lecture de mots et saisissent l’information littéraire. Ce phénomène s’est révélé à moi de plusieurs façons : avant 2009, je présentais mes propres « notes », y compris mes idées et ma recherche, mais je suis multiculturelle et j’utilise différentes langues dans mes notes. S’il y avait davantage de caractères chinois, le public allemand me disait : « Pardon, je ne parle pas chinois, je ne peux pas vous comprendre ». Pourtant on ne trouve pas seulement des caractère chinois dans mes livres, mais aussi des images et des mots allemands. A Taiwan, certains visiteurs (de mes expositions) m’ont dit : « Il s’agit de votre vie privée. Je ne lis pas vraiment les notes car je ne veux pas vous offenser. »

Le choix d’un personnage principal masculin est-il un moyen de vous écarter d’une autobiographie et de créer de la distance avec votre propre expérience de vie dans un autre pays ? Ou est-ce aussi le moyen de dire quelque chose des hommes et des femmes taïwanais ?

Ce livre n’est pas mon autobiographie. Le choix d’un personnage masculin est ma stratégie pour faire la distinction entre ma vie et ce roman. Mais, comme vous le suggérez, cela est devenu un défi, une mission en écrivant ce roman : je devais traiter d’un esprit masculin, ou des préoccupations d’un homme taïwanais. Pour moi, cela était un point de départ pour écrire une fiction.

De manière évidente, votre personnage attend passivement quelque chose et ne peut mettre en mots ses sentiments. Est-ce là un portrait des hommes taïwanais en général ?

Non, je n’avais pas l’intention de décrire l’image générale des hommes taïwanais. Je préfère faire le portrait d’un individu. D’une certaine manière, j’ai trouvé qu’il y a une grande différence culturelle sur ce point. Peut-être est-ce parce que j’habite en Allemagne depuis longtemps et qu’il est donc pour moi très important de traiter de qualités individuelles. Mais Taïwan est une société très collective et accorde moins d’attention à l’individualité. Qui plus est, les droits et les codes sociaux des femmes et des hommes sont assez différents. Ils se reflètent dans l’attitude de Xu Mingzhang, dans son comportement, ainsi que dans ses relations avec les autres personnes (en particulier avec les femmes). Quelqu’un a remarqué : « Je trouve que Xu Mingzhang est assez ennuyeux ». Je pense que c’est tout à fait cela, parce qu’il a toujours été pris en charge par les femmes : par sa mère, par son ex-femme. En quelque sorte, son ex-femme lui a dit : « Je ne peux plus continuer comme cela. Prends soin de toi, bye-bye ! » Et il est complètement perdu.

J’ai rencontré des lecteurs qui voulaient comprendre plus avant ce roman et certains, des hommes comme des femmes, m’ont dit qu’ils ne comprenaient pas cet homme taïwanais et m’ont demandé pourquoi il n’essayait jamais de faire quelque chose. Eh bien, c’est parce qu’il n’a jamais fait grand chose tout seul et ne sait pas par où commencer. Je dirais que la question est de savoir à quoi on s’attend. Si l’on ne suppose pas qu’il sera un héros, mais au contraire un homme très ordinaire, alors on le comprend mieux.

Concernant l’attente, c’est une expérience très authentique en Allemagne que d’avoir à attendre pour beaucoup de choses. On aimerait que les choses arrivent plus vite mais c’est impossible, en particulier lorsqu’on a affaire au système bureaucratique. C’est pourquoi même si Xu Mingzhang et l’autre famille immigrée s’attendent à voir les choses arriver aussi vite qu’ils l’espèrent, cela ne se passe pas de cette manière, ou il se produit trop peu. Dans ce roman, j’ai essayé de rendre compte de l’état réel de cette attente sans fin, vouloir que quelque chose se produise mais ne rien voir arriver.

En lisant, on s’attend à ce que la route des trois personnages principaux finisse par se croiser d’une manière plus intime (il y a d’ailleurs de nombreux indices que cela va se produire), mais cela n’arrive pas, ou alors quand leur route se croise finalement, cela est hors d’atteinte du lecteur. Quel était votre but ?

Comme je l’ai mentionné plus tôt, la question est de savoir ce qu’on attend. Ce qu’on attend d’un roman, et ce qu’on attend de la vie. Nous avons parlé de cette attente sans fin, et certaines personnes ne sont pas capables de lire beaucoup à ce sujet. Attendre est une part important de la vie, mais certains lecteurs s’attendent à ce qu’il se passe quelque chose dans une roman, ils s’attendent à ce qu’une certaine histoire soit racontée. Je ne pense pas qu’il devrait y avoir une seule façon d’écrire un roman. C’est pourquoi j’ai essayé de changer la structure et la texture de la langue chinoise, c’est la première étape de mon expérimentation. Et c’est aussi pourquoi j’ai essayé de jouer avec la structure du roman de manière à ce que l’intrigue ne soit pas la chose la plus importante. J’ai introduit trois groupes de personnages car je ne voulais pas que cela ne parle que des Taïwanais. Et cela ne parle pas non plus seulement de la vie des immigrés en Allemagne. Je voulais qu’il s’agisse aussi des Allemands. Même les Allemands vivant en Allemagne ont ce sentiment intime qu’ils ne savent pas où ils sont, ni quelles décisions prendre pour leur vie. Ce sont là des caractéristiques très significatives dans une société moderne. Dans ce roman, de nombreux détails de notre vie quotidienne sont décrits, qui ont trait au détachement et à l’isolement des êtres humains dans nos sociétés modernes.

Dans le premier chapitre, au ministère des Affaires étrangères, les personnes sont considérées comme des dossiers ; et c’est leur seule signification dans un système bureaucratique. Mais les gens ne sont pas seulement des numéros. Même pour la fonctionnaire, Mme Meyer, ce sont des dossiers. Mais elle ne s’occupe pas de savoir si ces personnes sont des Européens, viennent de Turquie, d’Iran, de Taïwan ou de Corée. Il n’y a pas de différence. Et c’est très questionnable, très effrayant.

Dans ce roman, donc, la deuxième étape de l’expérimentation est d’utiliser trois groupes de personnages, et le lecteur peut adopter trois perspectives différentes pour que le roman se révèle entièrement. De la sorte, on trouve quelque chose de différent qu’en adoptant seulement le point de vue de l’homme taïwanais.

Le métier du personnage principal est de lire des livres mais il ne semble pas apprendre beaucoup ou tirer grand chose de ces lectures. Et plus loin, la principale occasion pour lui de vraiment rencontrer quelqu’un est procurée par une installation artistique exposées dans une salle d’attente. Pensez-vous que l’écriture est fondamentalement plus proche de la création artistique que de la lecture ?

Il s’agit de savoir comment on traite les livres. Pour Xu Mingzhang, les romans sont des petits chateaux dans les airs où il peut se réfugier et s’échapper de la réalité. Beaucoup de gens lisent pour cela. Il ne s’attendent pas à apprendre quelque chose à travers la lecture. Ils veulent juste trouver un petit recoin où se cacher et où ils seront à l’aise, ou bien ils ont l’impression d’être protégés de la cruelle réalité. Cela est lié à l’incapacité de Xu Mingzhang à affronter la réalité. Il n’a aucune idée de comment faire face à la vie quotidienne. Il n’a aucune volonté d’entrer en contact avec les gens qu’il ne connaît pas. Ses seules relations interactions personnelles sont avec Christian et Christina. Ils sont totalement différents de Xu Mingzhang. Ils sont ouverts. Cela a un grand impact sur Xu Mingzhang. Les rencontrer lui ouvre toute une palette de nouvelles possibilités.

Le roman laisse beaucoup de choses ouvertes à l’imagination.

C’est très intentionnel. Je n’ai pas essayé de décrire chaque seconde de cette histoire. En général, j’ai gardé une certaine distance avec la manière conventionnelle de raconter une histoire. En écrivant un roman, je fais davantage attention à la forme, au style, aux possibilités offertes par la langue, à la possibilité d’une nouvelle structure, qu’aux intrigues. L’histoire s’agence quand vous assemblez les autres choses de manière appropriée. C’est ce qu’écrire un roman signifie pour moi.

Je me suis demandé si ce roman aurait dû être plus long. Si j’avait été plus mûre, j’aurais pu manipuler davantage de personnages dans un roman et offrir davantage de diversité dans un environnement global. (J’ai fait cela dans mon deuxième roman.) Je viens de Taïwan, ce qui ne veut pas dire que je dois écrire des histoire qui ne se déroulent qu’à Taïwan. Ce n’est pas ma réalité. Mais je peux offrir un autre point de vue sur la communauté contemporaine globalisée. J’espère que cela pourra intéresser davantage de lecteurs. Ce roman a besoin d’être largement traduit. Un Français ou une Française vivant à l’étranger et lisant ce roman dans sa traduction française le comprendra peut-être mieux qu’un lecteur taïwanais parce qu’il ou elle partage certaines expériences similaires à celles décrites dans le roman. Ce roman parle d’un phénomène très universel. La traduction française est la première. J’espère qu’il y en aura d’autres.

Cet entretien a été réalisé en anglais. La version en anglais, relue par l’auteur avant publication, est disponible ici.

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