Du roman comme « salle d’attente »

9782371190481Née en 1975 à Taïwan et diplômée de l’Université nationale de Taïwan, Tsou Yung-shan [鄒永珊] a quitté son pays en 2001 pour poursuivre des études artistiques en Allemagne, où elle vit encore aujourd’hui. D’évidence, son parcours personnel a inspiré La Salle d’attente, son premier roman, écrit en 2011 et publié à Taïwan deux ans plus tard. Le personnage principal du livre est en effet un Taïwanais immigré en Allemagne. Comme le signale le sexe du personnage, il ne s’agit toutefois pas d’un récit purement autobiographique mais bien plutôt d’un prolongement du travail de l’artiste. Tsou Yung-shan développe en effet une œuvre artistique centrée sur le dialogue entre l’image et la langue, faite de « prises de notes » de la vie quotidienne ensuite assemblées sous la forme de livres. En passant à l’écriture, elle n’oublie pas ses préoccupations artistiques.

L’histoire de la La Salle d’attente est d’abord celle de ce Taïwanais, Xu Mingzhang (la traductrice, Marie-Louise Orsini, a opté pour une transcription des noms en hanyu pinyin, utilisé en Chine et parfois aussi à Taïwan). Quand le récit débute, Xu Mingzhang est assis dans la salle d’attente d’un service du ministère allemand des Affaires étrangères, à Berlin, où il s’apprête à déposer un dossier de demande de carte de séjour. Son épouse taïwanaise et germanophone, qu’il avait suivie depuis Taipei jusqu’à Munich, vient de le quitter et, le divorce prononcé, il doit désormais régler seul toutes les formalités relatives à son séjour à Berlin, ville où il a choisi de s’installer. Il lui faut aussi trouver un logement. Ces deux quêtes vont placer sur sa route deux femmes, Mme Meyer (son prénom est révélé plus tard dans le roman), fonctionnaire du ministère des Affaires étrangères à la vie rangée et gardant une froide distance avec les dossiers dont elle a la charge, et Maria Nesmenayova, nostalgique de sa Biélorussie natale d’où elle est arrivée avec son mari et son fils il y a des années, chez qui Xu Mingzhang va loger un temps.

Alors que le récit progresse et que l’attention du lecteur est tout à tour portée sur Xu Mingzhang, Mme Meyer et Maria Nesmenayova, le lecteur s’attend à ce que les trajectoires de ces trois personnages finissent par converger. Il n’en sera rien. Avec constance, les personnages s’évitent et limitent leurs interactions à la surface des conventions sociales ou des contraintes administratives.

La distance est grande également entre chacun des trois personnages et son propre entourage : la mère de Madame Meyer, malade d’Alzheimer ; l’époux et le fils de Maria Nesmenayova, entièrement tournés vers leur avenir en Allemagne ; la famille de Xu Mingzhang, restée à Taïwan et avec laquelle il a si peu en commun.

Seul à Berlin, étranger, maîtrisant mal la langue allemande, Xu Mingzhang est, de manière plus profonde encore, incapable de comprendre ce qui lui arrive et de formuler avec des mots les sentiments qui l’habitent depuis le départ de son épouse. C’est finalement Christian, un jeune punk, puis Christina, une artiste dont une installation est exposée dans la salle d’attente du bureau des Affaires étrangères (et dont le travail rappelle fortement celui de l’auteur) qui permettront au Taïwanais exilé à Berlin de se frayer un chemin dans sa nouvelle vie. Quand à Mme Meyer et à Maria Nesmenayova, elles verront leur destin converger, sans que le lecteur n’apprenne à leur sujet « le fin mot de l’histoire ».

Avec La Salle d’attente, Tsou Yung-shan joue donc avec les codes du roman. Elle égrène des éléments comme autant d’indices, jusqu’au plus ostensibles – les prénoms des personnages, leurs goûts musicaux, etc. – mais qui ne font pas rebondir l’intrigue : leur fonction est de provoquer chez le lecteur une attente, semblable à celle vécue par les personnages. La phrase de Tsou Yung-shan est précise et sobre, circonstanciée, objective. Elle avance parfois par petites touches qui la font dévier. Cette prédilection pour la parataxe et l’apposition donne un aspect tâtonnant au récit, qui rappelle la « prise de notes » chère à l’artiste-auteur. Ces phrases sobres s’éclairent par endroit d’images saisissantes, souvent liées à l’environnement climatique – la pluie, l’humidité, un flocon de neige se déposant sur le verre d’une paire de lunettes. La traduction de Marie-Louise Orsini parvient à bien rendre en français le maniement particulier de la langue chinoise opéré par l’auteur — dans l’entretien qu’elle a accordé à « Lettres de Taïwan », Tsou Yung-shan confie comment elle a teinté le mandarin de sa propre compréhension de la langue allemande. (Concernant la traduction française, on regrettera toutefois une erreur sur le nom du cinéaste Tsai Ming-liang, transcrit par un étrange « Can Mingliang ».)

En rejetant les évidences de l’intrigue, en adoptant un style neutre, presque clinique, l’auteur propose au lecteur une sorte de jeu de patience. Certains lecteurs trouveront sans doute l’exercice superflu. Pourtant, ce roman qui multiplie les perspectives, les voies sans issue, les faux-semblants, parvient aussi à exprimer un propos très universel sur la modernité, sur la situation d’entre-deux dans laquelle vivent de nombreux immigrés mais aussi de nombreux « autochtones » de nos sociétés modernes. Ce propos résonne d’une façon particulière alors que l’Allemagne est aujourd’hui devenue la destination migratoire par excellence, et alors que Taïwan est aussi une terre d’immigration, comme cela est brièvement évoqué dans le roman.

On trouvera aussi dans ce texte un portrait à distance de Taïwan et des Taïwanais, même si l’auteur, prenant farouchement le parti de l’individualité, se défend de toute généralisation. Se dégage l’image d’un homme taïwanais passif, laissant mère et épouse organiser le quotidien, et dépourvu quand l’autonomie lui est imposée. Se dégage aussi l’image de familles que l’on fuit en silence, sans un mot.

Etrange objet donc que ce roman qui paraît lisse mais regorge d’aspérités, et dévoile « pour qui sait attendre » des pistes de réflexion franchement contemporaines.

Pierre-Yves Baubry

Une réponse à “Du roman comme « salle d’attente »

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