Chez L’Asiathèque, les études formosanes font collection

L’universitaire français Stéphane Corcuff, à la tête de l’antenne de Taipei du Centre français d’études sur la Chine contemporaine (CEFC), dirige la nouvelle collection académique des éditions L’Asiathèque, baptisée « Études formosanes ». Pour Lettres de Taïwan, il explique l’objectif de cette nouvelle collection – la première du genre en France dans le champ des études taïwanaises – et précise la manière dont il compte la développer.

12643002_489510431240891_2546331023820562854_nLe fait que Rétro Taiwan de Corrado Neri soit le premier ouvrage publié dans cette nouvelle collection « Études formosanes », aux éditions L’Asiathèque, a-t-il une signification particulière ?

Ce n’est en effet pas tout à fait un hasard. Ce livre s’inscrit dans un processus à la fois éditorial (la rédaction et l’édition) et institutionnel (l’accompagnement institutionnel et la création d’une collection). J’en ai discuté la première fois avec l’auteur en 2012, dans un café de Ximending (西門町), lorsque j’étais chercheur en délégation CNRS au CEFC à Taipei. Il projetait de venir passer un an pour son projet d’habilitation à diriger des recherches, et moi je pensais candidater à la direction de l’Antenne du CEFC, qui commencerait pour moi au même moment. Nous sommes tous les deux revenus à Taipei en septembre 2013. Le travail a commencé tout de suite, et il a été intense !

J’avais depuis des années en tête de lancer une collection, pour que nous n’ayons plus, nous les spécialistes de Taïwan en France, à convaincre des éditeurs de l’intérêt de publier sur Taïwan, quand tout le monde regardait alors vers la Chine. Notre projet, avec Corrado, m’a décidé à me lancer. L’Asiathèque avait déjà décidé de publier mon manuscrit d’Une tablette aux ancêtres, et le directeur de L’Asiathèque, Philippe Thiollier, qui avait apprécié le manuscrit, était assez disposé à parler d’une collection sur Taïwan. J’ai réuni plusieurs propositions de manuscrits et il m’a donné son accord.

Le fait que Corrado se lançait dans sa recherche puis dans la rédaction de son ouvrage à Taipei, et au CEFC, nous donnait la certitude d’avoir un manuscrit prêt dans un délai raisonnable. J’allais pouvoir l’accompagner de près sur le plan éditorial. Mais il est vrai, également, que je trouvais que la future collection gagnerait à ce qu’un ouvrage sur le cinéma taïwanais soit le premier publié. Le concours de ces facteurs est donc à la fois le fruit du hasard, de notre évaluation de la situation, et de nos préparatifs. Que la collection ait pu commencer par ce très bel ouvrage est une très bonne chose.

Quel intérêt avez-vous vu à commencer par cet ouvrage ?

Cela présentait un intérêt à plus d’un titre. Rétro Taiwan combine le sérieux du travail universitaire sur une question importante, le panache et l’humour de Corrado Neri dans son style d’écriture, et le côté attirant du sujet. L’auteur donne ainsi à voir une réalité souvent méconnue, celle d’un cinéma sinophone pluriel, alors qu’on reste souvent focalisé sur le cinéma d’auteurs chinois, taïwanais et hongkongais tellement en vogue. Rétro Taiwan tire le lecteur vers l’analyse critique d’une tendance importante du monde des arts et de l’industrie de la culture et de la consommation aujourd’hui, le mouvement « rétro ». Une thématique qu’il a déclinée en sept chapitres, qui sont une des rares contraintes formelles imposées aux auteurs.

Son analyse m’a inspiré, et je me suis mis moi-même à réfléchir plus profondément au mouvement, à lire ses références, et à intégrer plus systématiquement la dimension dans mon analyse, par exemple, de l’artiste taïwanais Mei Dean-E (梅丁衍), que je suis par intermittence depuis ma thèse de doctorat et qui s’adonne à une nostalgie autoréférentielle, décapante et critique. Quand un auteur arrive à féconder le travail des autres, c’est qu’il atteint un but au-delà de la connaissance pure. Je suis heureux d’avoir pu travailler autant avec Corrado Neri sur ce livre, et si nous avons pas mal argumenté sur plusieurs points pendant des mois, c’était afin que l’ouvrage soit vraiment convaincant.

Pourquoi cette structure en sept chapitres ?

En effet, je précisais « contrainte formelle », car c’est l’un des principes de la collection que de décliner le mouvement de l’analyse en sept étapes. Il faut y voir moins la beauté discrète du chiffre (quoique, je l’avoue, elle m’attire certainement !) ni l’ombre lumineuse de Kundera, à laquelle on pensera évidemment, mais simplement une recherche pour allier fluidité et efficacité, dans un mouvement de la pensée à la fois ample, détaillé et facilement mémorisable pour le lecteur entre début et fin de l’ouvrage.

Une structure en sept chapitres ne semble ni trop courte, ni trop longue. Et l’auteur peut se trouver aidé dans sa rédaction par une contrainte extérieure imposée par son éditeur. C’est le seul point qui n’est pas mentionné dans ma postface à Rétro Taiwan, « Derrière Taïwan, Formose », dans sa partie finale qui explicite l’identité de collection. La contrainte des sept chapitres insufflera discrètement la rédaction des ouvrages, et il n’était pas besoin de l’expliciter. Elle fera, je l’espère, collection. Au fil de l’eau.

Est-ce qu’une formalisation en sept chapitres peut vraiment s’adapter à tous les auteurs dans leur mouvement de pensée ?

La question peut se poser, bien-sûr, mais il est vrai aussi que les règles peuvent faciliter la liberté, si elles sont arrêtées avec pondération et discernement. Un livre académique bien écrit est un livre dont on se rappelle les moments essentiels de la pensée au fur et à mesure de la lecture de l’ouvrage. Si l’on a oublié le début quand on arrive à la fin, c’est peut-être que le livre est trop long ou mal écrit. Et la pensée est malléable, ce qui, aussi, fait son intérêt : elle se démultiplie ; il s’agit de trouver quelles dimensions mobiliser dans un ouvrage donné, qui n’épuisera pas le sujet ; et aucun format ne peut atteindre un « nombre d’or » de l’exposé académique. Pour Rétro Taiwan et les manuscrits en préparation, je travaille par petites touches avec les auteurs, pour que nous définissions ensemble quels seront ces sept chapitres.

Je m’investis bien-sûr beaucoup, mais ce n’est pas pour sur-jouer un rôle ; en tant qu’auteur, je sais aussi bien quel besoin nous avons d’être aidés, ou encadrés, et je déplore ces exposés-fleuves qui n’ont aucune structure et auxquels on ne comprend rien, alors que, par ailleurs, le contenu peut être objectivement sérieux. Même si tout le monde ne sera pas d’accord, je pense d’ailleurs que la forme importe beaucoup, y compris sur un plan philosophique, pour la compréhension, mais aussi la signification même du fond. L’exigence de réflexion va jusqu’à la forme matérielle d’un ouvrage : son organisation, son épaisseur, sa police de caractère, le grammage de son papier, et mille autres choses qui font qu’un livre composé et imprimé par un éditeur soigneux et professionnel ne peut être totalement remplacé par le livre digital.

Sur l’édition scientifique des manuscrits à proprement parler, j’ai proposé à L’Asiathèque de distinguer deux rôles : le directeur de la collection, qui trouve les manuscrits, les évalue et les édite sur un plan formel, et l’éditeur scientifique, qui va plus loin dans le travail sur le contenu. En l’occurrence, si j’ai joué ces deux rôles avec le manuscrit de Corrado, j’ai déjà indiqué aux autres auteurs que je soumettrai le manuscrit à des collègues spécialistes du champ, s’il y en a, qui seront mentionnés dans les remerciements. Mais, pour éviter les recommandations complaisantes, ce sera moi seul qui chercherai ces évaluateurs.

Dans cet ouvrage, Corrado Neri mobilise des exemples et des analyses qui dépassent largement le cadre taïwanais. Il a également choisi de mettre en perspective la situation taïwanaise avec celle prévalant dans le monde sinophone plus généralement. En quoi cette démarche est-elle représentative de la méthode attendue des auteurs souhaitant publier dans cette nouvelle collection ?

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(Crédit : Stéphane Corcuff, collection Etudes formosanes)

C’est une question très pertinente. J’ai indiqué dans la postface, « Derrière Taïwan, Formose », les critères que je souhaite voir « faire collection ». L’un d’eux est effectivement ce qu’on pourrait appeler la sinophonie. La collection, par notre formation de taïwanistes, et comme on le voit dans le nom choisi, « Études formosanes », se veut évidemment centrée sur Taïwan, mais je ne souhaite pas que nous nous retranchions derrière des barbelés. Avec Jérôme Soldani, nous travaillons depuis des années à la réalisation d’un ouvrage collectif en français, Taïwan est-elle une île ? Les identités taïwanaises dans la globalisation. Pour nous, Taïwan est un morceau du monde. Ceci ne veut pas dire que Taïwan n’entretient pas de lien historique ou culturel avec la Chine, et signifie plutôt qu’il faudrait ne pas étudier ce lien de façon idéologique. L’approche interculturelle (et intertextuelle) de Corrado Neri était utile pour illustrer cette idée : tout est fait d’emprunts (qui sont autant de délicieuses trahisons), d’interconnexions, de réinterprétations-distanciations.

Vous avez sans doute remarqué que le seul fait de déconstruire la position que tient un idéologue – en d’autres termes, un intransigeant qui tient toujours la même position en dépit de contradictions qui lui sont apportées avec justesse – nous fait systématiquement passer, aux yeux de ce dernier, pour des « idéologues » ! Comble d’ironie, mais le coup est tellement classique. Pour éviter cela, alors qu’on traite de ce sujet encore fait d’idées préconçues qu’est Taïwan, je pense que la collection doit faire justice à ce complexe état des faits : Taïwan est intimement lié au monde sinophone, mais ne s’y réduit pas. S’il y a une seule ligne, elle est là.

Cependant, je précise tout de même qu’il faut « désimpérialiser » notre regard sur Taïwan, ce qui signifie d’aller plus loin encore que de simplement le « désiniser ». Il faut accepter de comprendre que la tradition impériale chinoise (ou plutôt, mandchoue) a construit notre regard ; tant qu’on n’a pas abattu ces structures mentales, on n’a aucune chance de comprendre la subjectivité propre de Taïwan. C’est tout le sens de l’expression : «  Derrière Taïwan, [il faut redécouvrir] Formose ».

Un dernier point : inclure le contexte comparatif sinophone (quand la question fait sens, bien-sûr) entre en plein dans le débat sur l’épistémologie des études taïwanaises. Avant même la présentation des caractères de la collection à venir, ce débat est le but premier de cette postface. Les liens de Taïwan avec la culture chinoise sont intimes : ils sont faits de mémoire, de distance, de partage, d’appropriation, de jalousie, d’adaptation, de fécondations réciproques. Ils font que Taïwan est à la fois dedans et dehors l’ensemble chinois. Mais jamais ils ne pourront, à eux-seuls, résumer Taïwan, loin s’en faut. La complexité identitaire est de règle, dans l’île comme partout ailleurs.

Alors, existe-t-il, selon vous, un domaine de recherche bien délimité que seraient « les études taïwanaises ? »

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Le logo de la nouvelle collection des éditions L’Asiathèque.

Je pense que oui, mais on n’a pas affaire à une discipline, ou une sous-discipline, mais à un champ. Ce qui caractérise ce champ, ce n’est pas que la société taïwanaise soit insulaire, avec des frontières géographiques d’une île (ou plutôt : d’un archipel) par ailleurs difficiles à caractériser ; au contraire, c’est qu’il s’agit d’une société humaine présentant un faisceau de caractéristiques dont aucune, ou en tous cas très peu, sont proprement endémiques à Taïwan (en d’autres termes, uniques au monde). Il est important, pour rester honnête en bâtissant la légitimité de notre champ, de casser d’emblée le mythe d’une irréductibilité taïwanaise qui rendrait l’étude de Taïwan légitime ipso facto. Il y a un champ à définir, mais non point à borner. Et spécificité n’est pas unicité. Nous devons étudier la première, et bien nous garder d’imaginer la seconde.

En revanche, il y a des éléments qui, sans grand doute, font de la société taïwanaise une société spécifique. C’est la façon dont ces éléments, qui peuvent être partagés ailleurs dans le monde humain, se trouvent ici, à Taïwan, dans une congrégation particulière, qui fait de Taïwan une société différente des autres (chacune l’étant). Mais on parle d’une société en mouvement, bien entendu : il ne s’agit pas d’une spécificité ancestrale, immuable, pérenne dans sa ou ses forme(s) actuelle(s). Il s’agit d’un postulat humaniste qui est aussi une réponse à une hiérarchie des races et des sociétés humaines toujours opérée par delà le monde, et pas seulement en Chine. Il s’agit d’un refus de dire qu’une « tribu  aborigène » de 1 500 personnes vaudrait moins, sur on ne sait quel plan culturel ou politique, qu’un pays riche et puissant, ou qu’une « civilisation chinoise » populeuse, dont le postulat qu’elle aurait « 5000 ans » linéarise abusivement l’histoire, simplifie et amalgame la richesse ethnoculturelle qui marque sur la longue durée, les phénomènes humains ce qui est, aujourd’hui, le territoire chinois, dans une forme et une étendue qui ont varié considérablement dans l’histoire. Il n’y a jamais de préhistoire nationale. Les formes de la nation en gestation sont en mouvement constant.

Les études taïwanaises sont donc liées aux études chinoises, selon vous ?

Elles sont liées : à savoir ni n’y sont soumises, ni distantes, ni sans aucun lien. Il existe de nombreuses raisons d’étudier Taïwan, mais qui ne proviennent pas des postulats un peu idéologiques ou nationalistes que certains peuvent avancer. Certains défendent Taïwan à tout prix, ce qui est compréhensible si l’on juge par la situation internationale peu enviable et fort injuste de ce pays, mais peuvent en arriver à prêter le flanc à la critique s’ils affirment que Taïwan n’a rien à voir avec la Chine. Pourtant, ce n’est pas parce que Taïwan a des points communs avec la société chinoise que cela l’empêche d’être une société en soi. Pourquoi le nier, quand on défend Taïwan ? Quelle peur les anime ? La peur de ne pas savoir argumenter face au discours nationaliste chinois ? Il suffit d’être mieux informé que ceux qui tiennent, sur l’histoire, l’ethnicité ou la culture taïwanaise, un discours nationaliste navrant de simplisme.

Ce qu’on est en droit d’attendre des spécialistes de Taïwan, c’est donc qu’ils ne se laissent pas aller à une forme de contre-propagande, finalement tout aussi essentialiste. La collection y veillera, pour conduire collectivement une analyse fine de la situation. Et Rétro Taiwan s’y prend bien. Il y a régulièrement des « perspectives chinoises » et hongkongaises, et, au-delà, s’inscrit dans un contexte non seulement sinophone : il fait des références multiples au Japon et surtout aux États-Unis, comme dans son savoureux chapitre sur les superhéros… J’imagine très bien aussi des études anthropologiques ou sociologiques qui, lorsque cela ne sera strictement pas nécessaire sur le plan analytique, ne feront aucune référence à la Chine. Quand la question ne se pose pas, il n’y a pas lieu de la poser.

Nous avons décidé de mettre le mot « sinophone » dans le sous-titre de Rétro Taiwan : « Le temps retrouvé dans le cinéma sinophone contemporain », avant tout parce que c’était justifié. Et, dès ce premier ouvrage, nous arrivons ainsi à réunir la spécificité propre de la société taïwanaise, son inscription dans la sinophonie et sa perméabilité aux influences globales. Neri le fait excellemment.

Quels sont les autres critères de la collection qui s’ouvre ?

Il leur est notamment recommandé de ne pas passer sur le contexte historique. L’histoire de Taïwan est particulièrement mal connue en France : on l’imagine toujours être « une partie de la Chine depuis les temps anciens », pour reprendre la ligne du discours chinois. C’est erroné sur un plan historique factuel, et signe un réel besoin d’histoire. Mais il aurait été risqué de commencer par un ouvrage d’histoire, qui n’aurait pas forcément été adapté pour répondre par avance aux questions des ouvrages suivants. J’ai donc préféré demander à chaque auteur de mobiliser l’histoire là où il le faut, comme contexte, voire comme épistème, ou au contraire comme simple ambiance, tandis que le lecteur pourra se retourner vers les ouvrages historiques existants, peu nombreux certes, mais qui pourraient être plus nombreux notamment grâce à cette collection.

Il est aussi utile pour nous de garder à l’esprit que les réalités que nous étudions sont changeantes. Il est utile d’analyser le changement en soi, dans sa valeur heuristique et épistémologique, et pas seulement les résultats des changements. Les changements sont portés par des acteurs qui sont mus chacun par des idéologies – ou plus simplement des « valeurs » – et que les processus des changements sont aussi intéressants que les résultats de ces changements, sur lesquels l’analyse descriptive s’appesantit en général.

De quel type de valeurs parlez-vous ?

Pas de valeurs morales, bien-sûr. Dans une logique d’analyse des acteurs, on peut gagner à neutraliser les valeurs pour ne plus voir en elles que ce à quoi chaque acteur croit et ce pour quoi il estime devoir se protéger ou se battre, ce que je fais en géopolitique : en somme, il s’agit d’évacuer la valeur des valeurs, qu’elle soit morale, religieuse, humaniste. Les valeurs ainsi étudiées peuvent être vues comme les pires comme les meilleures, si l’on réintègre une dimension morale, et que l’on y remet nos propres valeurs, pour les évaluer. On peut étendre cette approche à l’analyse des processus de changement dans les sciences sociales en général.

Prenons l’exemple des étudiants taïwanais occupant le parlement en mars et avril 2014. Ils adoptent des modes d’organisation en partie spontanés, très élaborés, partiellement inédits, et arrivent finalement à un succès inattendu : ce qui semble être la plus longue occupation pacifique d’un parlement dans l’histoire mondiale, pour dénoncer ce qui est, selon eux, une rupture du contrat démocratique par un parti qu’ils considèrent comme hégémonique. Il s’agit de nouveaux acteurs dans (ou sur) le champ politique taïwanais : des étudiants, des ONG, mais aussi des Taïwanais moyens, simplement touchés par le courage, la candeur, l’intelligence et la détermination d’activistes de la jeune génération. Ces derniers sont porteurs de nouvelles valeurs : se libérer de l’information reçue, concoctée par les médias traditionnels ; y parvenir par leur propre maîtrise des nouvelles technologies de l’information et de la communication ; construire une sphère civile autonome par rapport à l’État, et la rendre plus active dans les décisions qui façonnent le devenir de cette société qu’ils font. Ils portent ainsi des changements en réponse à des acteurs plus institutionnalisés, souvent engoncés dans les relations d’affaires, des réseaux, une pensée conforme à ce que souhaite le pouvoir. À une période où le poids du conformisme était énorme, mais aussi où les excès du pouvoir en place de plus en plus inquiétants, ils ont fait exploser un printemps taïwanais que seuls des jeunes, et que seuls des nouveaux acteurs, pouvaient avoir la force de provoquer.

En quoi les dix premières propositions de manuscrits rassemblées reflètent-elles l’ambition de cette nouvelle collection ?

Il s’agira d’une bonne représentation de la recherche francophone des actuels quarantenaires et trentenaires, et de la grande diversité des thèmes étudiés, qui reflète l’envol des études taïwanaises en France dans les années 2000.

S’il y a « envol », cette production est-elle toutefois suffisante pour alimenter durablement cette collection ?

Si j’ai directement sollicité les auteurs des premiers manuscrits, ce n’est pas parce que les études taïwanaises seraient en flux tendu, mais parce que la collection est nouvelle et qu’il fallait faire preuve d’un certain volontarisme. Surtout, l’éditeur, en bonne logique, n’aurait accepté de créer cette collection qu’à partir du moment où j’avais plusieurs promesses de manuscrits. Il y a donc une certaine réserve de manuscrits à l’heure actuelle, en cours d’écriture.

Cependant, il est vrai que nous ne sommes pas très nombreux à étudier Taïwan en francophonie. L’objectif est donc de réunir les textes potentiellement disponibles. Comme évoqué tout à l’heure, les chercheurs en études taïwanaises ont eu jusqu’ici des difficultés à convaincre les éditeurs non seulement de l’intérêt d’un sujet mais surtout de la légitimité de publier sur Taïwan. Mais attention : proposer une collection où publier sur Taïwan sera plus aisé est, j’insiste, très différent de ces appuis institutionnels facilitant la publication, par exemple par l’existence chez un éditeur d’une collection propre à un centre de recherches, qui risque de faire oublier au passage le nécessaire et fastidieux processus d’édition critique. Ceci est typique de la disparition, partout dans nos sociétés, de l’exigence d’une valeur intrinsèque et irréprochable, qui passe au second plan derrière la vitesse, les relations de pouvoir, et la rentabilité. Comme je l’écris dans ma postface, la pression grandissante à l’évaluation de la recherche selon des critères quantitatifs n’aide pas non plus. Elle est même en train de conduire à l’érosion qualitative de la recherche. Nous voulons faire autrement.

Cette collection est donc « réactionnaire », du moins au sens propre d’une « réaction contre ». Elle est faite pour que les collègues n’aient pas à payer l’impression d’un manuscrit, et qu’ils ne se satisfassent pas de publier dans la collection de leur directeur de thèse, de centre ou de conscience, mais qui publie sur foi de l’autorité, et non après une évaluation critique franche et directe. Je trouve ces procédés trop peu exigeants. Il me semble important de garder la liberté de dire à un collègue qu’on apprécie personnellement que son manuscrit est à revoir, tout autant que d’avoir le courage de solliciter ou d’accepter le manuscrit d’un collègue qu’on n’apprécie pas humainement, mais dont on trouve le travail de qualité. J’aime beaucoup Corrado Neri à titre personnel, et pourtant je ne l’ai pas ménagé. D’ailleurs, il a rendu son manuscrit final (déjà maintes fois relu par moi chapitre par chapitre) de longs mois avant publication. Et, aujourd’hui, L’Asiathèque, l’auteur et moi-même sommes, je crois pouvoir le dire, franchement habités par ce livre vivant, alerte, profond et pourtant accessible. Si chaque processus d’édition d’un volume peut se faire avec un tel investissement de chacun, je serai, à rebours de la vitesse, un éditeur heureux. Et j’aimerais bien avoir quelqu’un qui, sur mes propres manuscrits, soit sans concession et sans détour.

Votre initiative s’inscrit-elle dans un mouvement plus large d’évolution de la perception de Taïwan en France ?

Il me semble que oui, et c’est le mystère des convergences historiques. Cette collection s’ouvre pour faire avancer un débat, mais elle débute à un moment où notre pays apparaît plus prêt à comprendre ce dernier. Il n’y a qu’à voir le ton pris par les grands journaux nationaux pour parler des élections de janvier 2016, qui ont vu la chute spectaculaire et programmée du Kuomintang à Taïwan : l’analyse est plus raffinée que dans le passé, et aborde de face des questions complexe. Regardez l’édito du Monde, les récents reportages d’Arte, les beaux articles de Brice Pedroletti, et plusieurs autres journalistes, qui font dans la finesse, le détail, et multiplient les articles, se rendent sur place. Au passage, nous pouvons remercier la Chine et l’image qu’elle donne d’elle-même dans de nombreux domaines, qui fait revoir le jugement de beaucoup, avec les années qui passent, sur la petite, fragile, discrète et touchante expérience taïwanaise.

Le mieux, évidemment, serait qu’on étudie cette dernière pour sa valeur propre, et non comme repli face à des illusions chinoise déçues ; c’est l’un des objectifs majeurs de la collection que de contribuer à cette découverte de Formose, par-delà Taïwan. Nous sommes nombreux à aider à ce que le ministère français des Affaires étrangères, le CNRS, le ministère de la Culture, etc., voient en Taïwan un centre important de la pensée et de la modernité intellectuelle en Asie. Si l’on en juge par l’invitation faite à la hackeuse taïwanaise Audrey Tang [唐鳳] pour la récente « Nuit des idées » en janvier 2016 à Paris, on a de quoi espérer !

S’appuyer en partie sur des textes préparés à l’origine en vue d’une thèse de doctorat, qui plus est sous la direction d’un autre chercheur, n’apporte-t-il pas son lot de difficultés ?

Je comprends que la question se pose, mais je ne me la pose pas. Ce que je garde en tête n’est pas que j’hérite, dans ce cas-là, de travaux dirigés par d’autres. Je crois que je n’ai jamais eu la mentalité du crocodile dans son marigot, qui est l’un des traits les plus répandus des sorbonicards. C’est d’ailleurs affligeant. Je suis plutôt attentif au danger que serait la tentation pour un jeune docteur de proposer, sans la réécrire, une thèse à la publication. En 2001 ou 2002, j’ai eu une proposition (aimable et alléchante) de publier ma thèse en l’état, « en changeant le mot thèse par le mot livre, et puis voilà » (pourtant, 823 pages…). J’étais touché, mais en fait je ne suis pas sûr que cela m’ait aidé, finalement ; car cela signifiait aucun accompagnement éditorial, aucune pression, aucune date limite. Je suis certes le seul responsable de n’avoir pas publié ma thèse, mais j’en ai tiré leçon. Je reste en contact très fréquent avec les jeunes docteurs que j’ai contactés pour une publication, pour les aider. Ils sont englués dans des recherches de postes, parfois chargés de cours dans des statuts précaires. Je les aide dans la définition de leur projet, le déroulement en sept points, le choix d’une date limite pour un premier rendu, je cherche les fonds pour eux. S’ils peuvent faire ce que je n’ai pas fait (moi et tant d’autres), ce serait merveilleux.

Et je tiens un texte à leur disposition, qui s’intitule « De la thèse au manuscrit », qui nous vient d’un éditeur universitaire canadien, et que m’a déniché mon collègue Jérôme Soldani. C’est là une question centrale. La barre est mise tellement haute pour recruter un jeune chercheur qu’il y a une incitation pressante à publier sa thèse. Toutefois, du point de vue d’un éditeur, l’optique d’un ouvrage publiable n’est la même que celle de la thèse. Il faut en passer par un processus de réécriture, et cela prend du temps. Je ne suis donc pas un second directeur de thèse, et je dirai que le travail est presque bien plus difficile : il faut lire et évaluer la thèse, envisager comment la reprendre, évaluer le résultat à chaque étape, accompagner la transformation d’un produit en un autre.

La thèse vise à faire le tour d’un sujet et à démontrer à ses pairs et au jury qu’on est capable de faire une étude transversale, aboutie, sur un sujet, plus d’ailleurs que de « défendre une thèse ». Un ouvrage, au contraire, n’a pas à être exhaustif. Il faut séduire, il faut convaincre, il faut transmettre ; on ne fait pas une somme, et ce n’est pas la tendance éditoriale ; il faut savoir aujourd’hui écrire de manière plus percutante ; c’est souvent frustrant pour un universitaire (et moi le premier), mais la réalité est que, même pour nous universitaires, le temps de lecture fondamentale se réduit comme peau de chagrin. Celui qui est lu est celui qui arrive à être lu. Il faut s’adapter à la sociologie changeante de son milieu, tout en gardant une éthique exigeante sur la qualité. Sur ça, il faut rester figé comme un moustique dans une pierre d’ambre.

Pourquoi, selon vous, cette tendance ?

Aujourd’hui, le nombre de scientifiques s’est démultiplié, et le nombre de publications s’accroît de façon considérable. Nous avons chaque semaine de nouveaux actes de colloques, des dizaines d’articles, de nouveaux ouvrages à lire dans notre domaine ; aussi, ce qui était autrefois un plaisir de lire se transforme en labeur, que, souvent, nous encourageons nous-mêmes, puisque nous souhaitons de concert que tous les collègues qui ont quelque chose d’intéressant à lire publient, à commencer par nous-mêmes.

Aussi, le temps des livres volumineux est terminé. Il faut aller à l’économie, en sachant rester clair. Cela ne fait pas toujours de mal de contraindre à faire court. Pour « Études formosanes », nous aimerions rester sur un format qui tient en 250 ou 280 pages maximum, sauf si bien-sûr le sujet demande réellement plus. Il s’agit donc, concernant les thèses, d’une réécriture complète, d’un second travail ; et c’est apprécié comme tel par les collègues.

Cette collection est inédite dans le paysage éditorial français et annonce clairement comme un programme de recherche collective. Comment concevez-vous votre rôle de directeur de collection ?

Sur le plan collectif, je l’envisage comme une collection au service de tous. La collection « Études formosanes » sera ouverte à tous les spécialistes de Taïwan. S’il fallait citer un modèle, j’avancerais celui de la collection « Terre humaine » fondée chez Plon par Jean Malaurie (qui l’a inaugurée en 1955 avec Les derniers rois de Thulé), et composée d’ouvrages remarquables sur le plan anthropologique tout en restant extrêmement agréables à lire.

Sur un plan individuel, je le conçois comme une troisième activité professionnelle, à côté de l’enseignement et de la recherche. Les trois, au même niveau, très différentes, mais complémentaires, m’apportent beaucoup de travail, mais aussi beaucoup de plaisir. Mais ce travail prend un temps considérable : de la recherche des manuscrits à leur édition, en passant par la recherche des financements et l’aide à la promotion, il y a dans l’édition une infinité de procès et d’étapes. Un travail d’éditeur est un travail qui demande beaucoup de rigueur, sur la durée. Je l’ai vu avec l’édition du collectif Memories of the Future, et, bis repetita, avec Taïwan est-elle une île, un travail qui met du temps à sortir, mais dans lequel Jérôme Soldani et moi nous sommes sentis libres d’avoir cette grande exigence que requiert notre métier. C’est un miracle que nos auteurs nous comprennent et prennent patience. La plupart en sont à la sixième version de leur texte. Le  rétropédalage, dans cette société de l’ersatz et de la vitesse, est la plus sûre voie vers un avenir durable.

La collection comportera-t-elle des ouvrages d’économie ?

C’est un constat qui me navre : en économie, on a très peu de choses dans les études taïwanaises francophones. Aussi, j’ai sollicité un collègue pour un projet sur l’histoire économique du thé à Taïwan. L’économie serait ici inscrite dans un contexte historique et social. Faire un ouvrage d’économie contemporaine pure s’exposerait à être très vite dépassé ; l’histoire économique a plus de chance de produire un ouvrage durablement utile. Plus généralement, les sujets gagnent à être pluridisciplinaires, l’économie également. On va avoir un manuscrit sur le sanatorium de Losheng : une étude sociale, urbanistique, architecturale, de santé publique, sur un sujet fascinant. La préparation en amont se fait ici sur plusieurs années, et inclut un séminaire au CEFC Taipei (et des années de recherche par l’auteur, cela va de soi).

Dans la postface à Rétro Taiwan, vous expliquez aussi que « la collection souhaite faire toute sa place à la pensée théorique développée à Taïwan ». De quelle manière ?

C’est clairement une collection d’études taïwanaises francophones ; elle n’est pas réservée aux Français, cela n’aurait aucun sens intellectuel. Si je n’envisage pas de publier de traductions vers le français d’auteurs qui auraient publié dans une autre langue, elle est ouverte à tout auteur d’expression française, même hésitante, par exemple taïwanais (ou russe, ou allemand, ou japonais…) Le processus d’édition sera là pour aider. La collection vise donc à donner leur place pour publier en français à ces auteurs formés dans les sciences sociales françaises, et qui peinent à être reconnus, voire sont mal évalués académiquement, à Taïwan ou ailleurs, parce qu’ils ne publient pas dans la langue universitaire dominante, l’anglais.

Mais il s’agit bien entendu aussi, voire surtout, de partager avec nos collègues français la production théorique locale. Ainsi, outre publier des auteurs taïwanais, l’idée est que nos chercheurs francophones se fassent l’écho des travaux faits en chinois à Taïwan, non seulement au titre de mobilisation des sources mais également à celui d’exposition des concepts indigènes produits par nos collègues au contact du terrain.

Quel est le rythme de publication prévu pour cette collection ?

L’idéal serait deux ouvrages par an. Je dois composer avec la nécessité du travail lent que demande une édition soignée, le nombre de manuscrits potentiels, le besoin d’un rythme régulier de publication, et la lenteur des auteurs (dont moi, bien-sûr) à produire leurs textes ; sachant que les auteurs, une fois leur premier manuscrit rendu, imaginent parfois qu’ils vont être, ou méritent d’être, publiés instamment, en oubliant ce que signifie un travail éditorial réel.

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Stéphane Corcuff (à g.) et Gwennaël Gaffric, le 18 mars 2016 sur le stand de L’Asiathèque au Salon du livre de Paris. (Crédit : Xiao Ye 希望之聲)

Des initiatives particulières sont-elles prévues pour faire connaître cette nouvelle collection ?

L’éditeur a un intérêt intellectuel et financier à ce que la collection marche et je pense donc qu’il fera son travail. Cela dit, je dois également contribuer à la visibilité et la vie de cette collection. En amont, cela commence avec la qualité des ouvrages publiés. Nous sommes dans l’âge de l’ersatz (je  reprends ici le titre d’un ouvrage de William Morris, dans « l’Encyclopédie des nuisances ») : tant de produits, qu’ils soient intellectuels, culturels ou de consommation courante au sens propre, sont des faux grossiers, qui trompent sur leurs qualités réelles. Cela peut sembler marcher à rebours de cette société-là, mais je pense qu’un ouvrage de qualité trouve son public, même si cela peut prendre du temps. Aujourd’hui, je pense que ceux qui réussissent sont ceux qui se donnent le temps, qui prennent le contrepied de tout ce vers quoi notre société de vitesse et de faux-semblants nous mène, et qui a tué la substance du travail de l’artisan, de l’universitaire, de l’herboriste ou de l’écrivain. Il est urgent de reprendre entre ses mains le fil du temps. Notre premier outil de promotion sera donc la qualité des ouvrages, lentement muris, et choisis avec discernement.

En aval, j’essaie aussi d’utiliser les nouvelles technologies de l’information et de la communication. Par exemple, je tiens une page Facebook pour la collection, avec son logo et son journal d’événements. De même j’ai ouvert un compte Twitter pour l’Antenne de Taipei du CEFC, qui se consacre aux études taïwanaises en général ; je la mobilise pour toucher des gens qui s’intéressent à ces publications.

Et puis, en lien avec notre maison d’édition et la libraire de Taipei qui organise le pavillon français au salon international du livre de Taipei, Le Pigeonnier, nous profitons des salons pour nous faire connaître. Avec Gwennaël Gaffric, directeur de la collection « Taiwan Fiction », également chez L’Asiathèque, nous sommes intervenus lors du Salon du livre de Paris, le 18 mars 2016, autour du thème « Lire Taïwan ». Nous présenterons nos collections au prochain salon de Taipei, en février 2017. Et j’ai bon espoir que Taïwan soit un jour le pays à l’honneur du salon du livre de Paris. Nous serons alors prêts, avec « Études formosanes », « Taiwan Fiction » et « L’Asiathèque cinéma ». Ces trois collections, toutes nouvelles ont, depuis la publication d’une Tablette aux ancêtres, publié pas moins de quatre livres sur Taiwan. Cinq ouvrages sur Taïwan à L’Asiathèque en un an, c’est « une histoire d’amour avec Taïwan » qui commence, pour citer son directeur. Et nous avons encore beaucoup, beaucoup de choses à faire découvrir à nos lecteurs sur la belle île de Formose.

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