Stéphane Corcuff : la littérature pour « raconter » son terrain

Avec Une Tablette aux ancêtres, court récit à la première personne publié aux éditions L’Asiathèque, le spécialiste du monde chinois Stéphane Corcuff explore les réactions de son entourage à Taïwan après qu’il a ramené chez lui une tablette funéraire apparemment abandonnée. Il y livre l’évolution de ses propres pensées et émotions au contact de ces ancêtres dont il fait peu à peu l’adoption. Pour Lettres de Taïwan, il revient sur la genèse de cet ouvrage atypique.

Stéphane Corcuff

Stéphane Corcuff (Photo : Miing)

Comment un universitaire spécialiste de Taïwan en vient-il à écrire un récit à la fois personnel et littéraire sur son sujet d’étude ?

Dans mon esprit, il y a une continuité, une parenté entre les deux démarches. Il ne s’agit en effet pas d’une nouvelle écrite in abstracto. En lisant, je suppose que le lecteur détectera vite l’universitaire de terrain. Il y a des différences de genre, de taille et de méthode entre les deux genres d’écriture, et sans doute dans le ressenti qu’on peut avoir à la lecture. Mais je pense également qu’il y a des points communs : c’est bien la même personne qui réfléchit, qui écrit, qui parle. C’est un postulat fort, me semble-t-il, de la part d’un universitaire, que de dire à ceux qui s’intéressent à ce que j’écris sur Taïwan : « Réfléchissez au fait que, pour moi, il n’y a pas une approche strictement plus valable qu’une autre ». Je ne veux pas faire de hiérarchie ; j’en ai fait dans le passé, mais je me suis rendu compte de tout ce que la littérature pouvait apporter à la compréhension sociétale et politique de nos objets d’étude. Le message est bien qu’il s’agit de deux aspects d’une même démarche : expliquer Taïwan, ressentir Taïwan, partager Taïwan.

            L’éditeur a fait parvenir le livre à ma collègue Françoise Robin, directrice de l’institut d’études tibétaines au Collège de France. Avec des mots très justes, qu’il m’a communiqués, elle souligne le fait que nous, les universitaires, n’avons pas l’habitude d’écrire à la première personne bien que sur le terrain, nous ressentions des choses qu’il serait utile de partager. Cela nous renvoie à la question des méthodes de la recherche. On ne dit pas « je » ; on se retient de partager des choses sensibles, au motif que l’intuition ou le regard, nécessairement biaisé, sur le terrain, ne seraient pas valables par rapport aux formes les plus accomplies du travail académique que seraient, par exemple, des questionnaires avec des statistiques chiffrées (domaine dans lequel j’ai donné !). L’anthropologie, quoiqu’obnubilée par le factuel et la neutralité, arrive cependant à être beaucoup plus sensible ; elle me fascine, et la nouvelle lui rend en permanence hommage. L’intuition, et sa confrontation par les observations de terrain, sont fondamentales. Pour ma thèse, j’ai plusieurs fois travaillé des tous petits détails. Par exemple, dans « mon » juancun [眷村], le village de familles de militaires où j’ai habité, doctorant, au pied de la montagne du Crapaud [蟾蜍山], une femme, une vieille continentale, portait une casquette distribuée comme propagande électorale par le Kuomintang, marquée du nom de Lee Teng-hui [李登輝, président de la République de 1988 à 2000, originaire de Taiwan] alors qu’elle lui était foncièrement opposée. Je tirais de ce détail des réflexions sur les mécanismes de socialisation des waishengren [外省人, littéralement, personnes nées dans les provinces continentales de la République, hors de Taïwan, désigne les habitants de Chine continentale arrivés à Taïwan dans le sillage du gouvernement de la République de Chine et des troupes nationalistes, à partir de 1945 et jusqu’au milieu des années 50] âgés du Kuomintang. Cette dame ne voyait pas d’objection à porter une telle casquette ; elle avait pris le cadeau, sans s’éveiller encore à cette contradiction. De l’éveil, souvent sur un détail qui nous fait ouvrir les yeux, naît un processus de reconstruction identitaire. Ces petits détails abondent, et ne se voient que sur le terrain, ils ne peuvent être interprétés qu’avec une perception du contexte, sans qu’on ait toujours une preuve irréfutable de ce qu’on avance. Pourquoi ne pas « raconter » son terrain sur un mode littéraire, qui permet d’insérer plus facilement dans le texte de tels détails ? Je précise ici, au risque de rompre le charme d’une question que la nouvelle conserve en suspens : l’histoire est véridique, aussi invraisemblable soit-elle en apparence.

            Pour boucler la boucle des liens entre littérature et travail universitaire, cette rencontre avec ce « cas d’étude » un peu particulier – ces ancêtres – a débouché sur un programme de recherche embryonnaire. Je suis en effet retourné sur le terrain pour confirmer ou infirmer mon intuition sur l’origine continentale de cette tablette, et sur les raisons de son vraisemblable abandon. Cette enquête n’a certes pas orienté mon écriture, car cette dernière était achevée au moment du terrain qu’elle a entraîné ; mais elle s’est révélée intéressante, car elle a confirmé, dans des degrés de détails parfois très cocasses, les observations de terrain lors du déroulement de l’histoire, et les hypothèses, tirées de la connaissance du terrain taïwanais, qui m’avaient permis de conclure à la probable origine continentale des Yu et de Tao. Cette tablette en soi est muette ; mais le chercheur la trouve en un endroit, dans un état, avec telle inscription : un contexte multidimensionnel ; et je pouvais alors en déduire toute une série d’hypothèses, qui finalement échafauderaient une dimension de l’histoire – qui sont-ils ? que leur est-il arrivé ? – qui se trouve très probablement véridique, et sur laquelle je continuerai à enquêter.

9782360570522            Cela dit, l’écriture de ce livre n’était pas un projet mûri. Depuis longtemps, des proches m’avaient suggéré d’écrire, mais je m’en étais toujours senti incapable. Plaçant l’écriture littéraire à un tel niveau d’excellence, je ne m’étais jamais imaginé écrire quoi que ce soit de ce type, hors une production poétique limitée et soigneusement cachée. Elle s’est imposée au dernier moment. J’ai vécu l’histoire dans son quotidien, sur plusieurs mois, entre le moment où j’ai franchi, en entrant, le seuil cette maison japonaise abandonnée, et celui où j’ai franchi, en sortant, le seuil du temple de Shandao, où j’ai confié la tablette à Sœur Wang. Il n’y a qu’un seul élément inventé dans cette nouvelle – le chat ; et encore, il est juste chronologiquement « déplacé » d’un moment de ma vie à un autre. Tous les autres éléments sont vrais, dans les détails minusculesques : de l’arbre déraciné ou de l’Alocasia posée vers le couchant, à l’orée du détroit de Taiwan, au cacochyme maître de la loi ou aux poissons en plastique « faits en Chine ». Ces détails, je les ai vécus avec l’intensité du moment, sans jamais penser écrire à ce sujet, sans prendre de note : en fait, aucun carnet de terrain ne correspond à cette histoire, pourtant si riche à mes yeux. L’histoire, se vivant, a gagné en intensité émotionnelle. A un moment, elle a demandé à sortir, à voir le jour. Je m’apprêtais alors à quitter Taïwan, pour reprendre mon poste à Lyon. Plus la date de ce départ s’approchait, plus je me disais que je devais faire quelque chose de ces ancêtres : je ne pouvais ni les amener en France, ni les laisser à Taïwan dans un carton, après les avoir arrachés à leur écosystème poussiéreux. L’idée de les déposer au temple Shandao précéda mon départ de plusieurs mois mais, pendant longtemps, je n’en fis rien. C’est quelques jours avant mon départ que j’ai pris la décision. Et le soir de mon départ, à l’ultime instant, après les avoir déposés au temple, je montai dans un taxi avec deux valises et mon ordinateur portable. C’est là que je me suis mis à écrire, et qu’est sorti le premier chapitre. Conclu à l’arrivée à l’aéroport. Là, je m’enregistre, je furète, monte dans l’avion, dépose mes affaires. Une fois que tout est rangé, parce que je sais qu’il va se passer quelque chose, je me remets à écrire, l’esprit disposé. En légèreté absolue, j’ai écrit la suite, jusqu’à l’arrivée à Paris. Alors que je venais d’écrire les dernières lignes du récit, sur les rites de passage qui sont le dernier hommage à l’anthropologie, le pilote prenait la parole et annonçait la descente sur Charles-de-Gaulle. Tout est sorti d’un trait, dans une bulle temporelle parfaitement synchrone – je n’ai corrigé après que des mots, quelques formules, la ponctuation. Mais il a ensuite fallu deux ans pour que sorte la forme présente, une période ponctuée de questions : « Est-ce publiable ? », « N’est-ce pas trop personnel ? », « Est-ce que cela a une valeur littéraire ? », « Quel éditeur ? », « Dois-je faire un glossaire ? »…

En relisant le récit avant sa publication, avez-vous eu l’envie d’étoffer certains passages ou de donner davantage corps à certains personnages ?

Tous les personnages de la nouvelle sont des gens que j’aime, qui m’ont marqué, accompagné ; de Jérôme Soldani, avec qui j’ai un compagnonnage intellectuel unique, jusqu’à mon maître de Qigong, un « trésor national » [國寶] de la culture chinoise. L’objectif n’était toutefois pas de parler d’eux en propre, et ce, pour éviter d’alourdir l’histoire. Ils sont les étapes naturelles du récit. C’est bien d’aller à l’essentiel, surtout pour quelqu’un qui, comme moi, aime dans l’écriture académique les détails pointus et les notes de bas de page. J’ai écrit un texte resserré qui peut se lire en un court vol d’avion, en deux trajets de métro. J’ai donc essayé de décrire chacun par le trait de caractère qui me marquait le plus. (…) J’essaie de trouver des moyens attendrissants pour montrer mon amour pour eux, et qui passe parfois par une moquerie gentille, qui, en fait, vise à les mettre en valeur, en attendrissant mon lecteur. Personne dans le roman n’est égratigné, parce que je suis entouré de gens exceptionnels dans leur valeur et leur bonté.

 Tout au long de la lecture, on doute du fait que ces événements se sont vraiment passés.

Peut-être à mon insu, j’ai eu le projet de raconter cette histoire et de faire réfléchir les gens au phénomène de la croyance à Taïwan et de la croyance en général. (…) Le style d’écriture ne tranche pas sur la question de la croyance et de l’existence de ces ancêtres, ni ne confirme ou infirme la véracité du récit. Je dis certes clairement d’entrée de jeu que je n’ai jamais cru aux esprits, mais je jette le doute au long de la nouvelle en montrant que je chancelle, que je réfléchis. Et, en parlant de ce « au cas où » (« au cas où ils existeraient »), je parle en fait non pas de moi, mais de la croyance en général, approchée avec une précaution épistémologique : ne pas trancher, ne pas juger. Ce « au cas où » est une expression-clé. On l’aura compris, ce refus de juger est, là encore, hommage au travail de l’anthropologue. Enfin, et comme je l’ai dit à l’instant, l’histoire est véridique. Et j’aimerais ici citer un propos très juste, là encore, de mon collègue Corrado Neri, sur le manuscrit : cette nouvelle, me dit-il, « est en fait une métaphore de l’adoption par Taïwan de nous autres, étrangers qui aimons Taïwan ». Nous, étrangers, qui tentons d’accomplir avec les Taïwanais ce qui est toujours un improbable et inachevé miracle : l’intégration réussie dans la société où arrive le migrant.

Le récit combine l’érudition du chercheur, la volonté de vulgariser, par petites touches, un certain nombre de connaissances sur Taïwan, et l’évocation d’un geste qui s’apparente à un tabou, quelque chose qui « ne se fait pas ». Consacrer un récit à ce sujet comporte-t-il à vos yeux une part de provocation ?

J’accepte le mot de provocation, mais au sens noble de susciter un débat. Il y a clairement plusieurs lectorats possibles pour mon livre : des francophones qui ne connaissent pas du tout Taïwan, des francophones qui connaissent très bien Taïwan, et puis des universitaires dont certains, connaissant Taïwan ou non, peuvent avoir une démarche normative dans leur écriture, un style académique. Qu’est-ce que j’essaie de provoquer chez les uns et les autres ?

            Pour les premiers, il s’agit clairement de décrire Taïwan comme un endroit extraordinaire, non pas un morceau de la Chine tropicalisé, insulaire et devenu différent à la faveur d’on ne sait quelle séparation durable – une fiction historiographique à bien des égards -, mais un morceau du monde où il se passe des choses étonnantes, un mélange culturel extraordinaire et productif ; un laboratoire. J’ai passé des années sur ce terrain taïwanais, j’ai ressenti des choses, je suis allé à la rencontre de l’autre ; mais finalement, c’est à la rencontre de moi-même que je suis allé, de ce qu’il y a d’universel et de commun chez nous tous, mais qui se décline en variantes culturelles dans un continuum de différences. Donc je raconte quelque chose qui touche les autres, non pas seulement parce que mes lecteurs pourraient aimer Taïwan s’ils y venaient, mais parce que je parle d’un parcours qui est un retour sur un soi modifié. Quant au lectorat qui connaît Taïwan, ma démarche consiste à partager avec amitié mon amour pour Taïwan, quelque chose que nous avons en commun.

            En ce qui concerne mes collègues universitaires plus précisément, c’est une question complexe. J’ai évité de penser à eux en écrivant, car j’aurais imaginé, sans doute, que quelques uns se seraient peut-être dit : « Il se met en avant ! En plus, il a l’indélicatesse de parler de sa vie privée », passant en même temps à côté de l’essentiel. Pour eux, s’il y a provocation, elle consiste à dire : « Sortons de nos cadres académiques ». Après tout, combien de thèses et combien d’habilitations sont soutenues en France qui ne méritent pas l’honneur du titre académique ? On peut se demander si la littérature basée sur une connaissance intimiste du terrain ne vaut parfois pas mieux, en termes de sérieux, que des productions académiques écrites sans rigueur et validées par renvois d’ascenseurs au sein d’institutions complaisantes.

            Ce livre est le premier d’une collection, où il sera demandé à des universitaires qui ont fait du terrain, ou des résidents de longue date, de travailler à l’exposé du soi à travers l’autre apparemment si différent, un déchiffrage de ce que Ricœur appelle « le soi, comme un autre ». Ce n’est pas une démarche que les universitaires font naturellement, car nous nous contraignons (dans le meilleur des cas) à des règles d’écriture scientifique qui ne parlent pas de nous-mêmes, si ce n’est dans l’exposé des méthodes d’enquête. Et, souvent, les universitaires sont extrêmement timides, derrière leur assurance, se réfugiant derrière un « nous » de politesse, ne concevant pas le passage au « je » autrement que comme une forme de fatuité. Il y a un large et bel interstice à trouver pour une nouvelle forme d’expression, et je gage qu’il se développera. Là encore, nous sommes dans le passage : le passage-interstice, entre les styles, et le passage-cheminement, d’une tradition vers une autre.

            Enfin, il y a un quatrième public, les Taïwanais qui lisent le français. Il faut s’attendre à ce qu’ils se disent : « Ce type est un peu fou d’avoir fait une chose comme cela. Est-ce de l’ignorance évidente des coutumes taïwanaises ? Mais c’est bizarre de la part de quelqu’un qui publie en chinois sur Taïwan… Est-ce un acte de provocation insensé, voire de non-respect de nos coutumes ? Ou est-ce un acte réfléchi ? » Je ne peux que supposer ces questions, bien-sûr, car je ne suis pas Taiwanais moi-même. Sur ce point, un collègue francophone et parfaitement biculturel de Taiwan, Wu Chih-chung [吳志中], de l’université Soochow, me confiait par exemple qu’il s’était délecté à la lecture du texte en français, mais qu’il ne concevait pas une traduction en chinois, tellement ce serait « étrange ». La même personne ! Du coup, j’y ai renoncé, car je crois qu’il a raison ! A ces questions supposées, voilà une proposition de réponse : c’est un peu de tout cela. Au début, je me suis dis : « Chic, je vais pouvoir ramener chez moi un objet cultuel sans interrompre le culte auquel il est attaché ». Après, je me suis dis qu’il y avait peut-être là un culte en cours ; pourtant, la couche de poussière montrait qu’aucun culte n’avait été rendu depuis des années. Là où beaucoup de Taïwanais seraient terrifiés par ces âmes peut être affamées, errantes, une tablette qu’on dirait ici « sale » [不乾淨], moi j’ai été troublé par cet abandon. Je n’étais alors pas si conscient du fait que mon geste pouvait être un acte terrible aux yeux de beaucoup ; je l’ai compris par la suite. Toutefois, la décision de mettre les ancêtres au temple ne visait pas à convaincre les Taïwanais sur la « bonté » de mon acte (pour beaucoup qui m’en ont parlé, la mise au temple a « racheté » mon acte à leurs yeux). Je l’ai au contraire vécu sans penser le moins du monde à leur regard, tout simplement comme un acte naturel d’affection pour ces ancêtres, une démarche logique au cas où ils existeraient vraiment, une attitude de respect allant de soi face aux coutumes locales. En fait, très franchement, entre une famille ayant abandonné cette tablette et moi, me démenant pour la faire admettre au temple, je suis peut-être le plus Taïwanais de tous, non ?

À de nombreuses reprises, quand le récit évoque « l’objet du délit », une phrase ou un mot vient atténuer l’éventuelle gravité du geste.

Tout à fait. Mais cela va plus loin. C’est une démarche d’écriture. À chaque fois que le récit risque de devenir poignant, j’insère un jeu de mots, je relate le cocasse de la situation, ou j’emploie une expression plus orale. Le pathos, je n’en veux pas. Dans l’écriture de ce récit, au vu de la complexité du sujet, du tabou, des croyances et des peurs auxquels il renvoie, et pour éviter tout faux procès sur l’exploitation de la croyance pour faire des ventes, j’ai souhaité, à chaque fois que je laissais l’émotion arriver, joyeuse ou triste, y mettre un terme rapidement par une pirouette. Le seul moment où je ne le fais pas, c’est à la fin de l’entretien avec Sœur Wang [la nonne bouddhiste qui accueille le narrateur au temple Shandao, à Taipei, où celui-ci souhaite déposer la tablette]. Car l’émotion était là assez forte, et fut une des clés de la solution finalement trouvée. Cela dit, aussitôt, j’interromps le récit pour fournir au lecteur une explication érudite, qui rappelle le travail académique, avant de reprendre sur cette même émotion. Comme un homme qui penserait à sa feuille d’impôt à un moment crucial en faisant l’amour, quoi. Les gens qui se prennent au sérieux sont des bouffons. Ils sont le ridicule incarné.

Qu’est ce qui est le plus difficile : confier au lecteur une partie de sa vie privée ou admettre qu’on a menti à une nonne bouddhiste au sujet de l’origine exacte de la tablette?

J’ai effectivement arrangé la réalité de ma rencontre avec ces ancêtres pour obtenir de sœur Wang un peu d’aide pour les faire entrer au temple. Je raconte l’atmosphère. Mais mentir à mon lecteur aurait été une compensation bien bizarre au fait d’avoir modifié légèrement la réalité en exposant « les faits » à Sœur Wang. J’ai donc choisi sans hésiter de me raconter, fidèlement, en train d’arranger l’histoire à fin de conviction (le lecteur se rappelant de toute façon les faits eux-mêmes, exposés quelques pages avant), en me moquant discrètement de moi-même, mais sans aller trop loin non plus ; il ne s’agit pas de mentir, même pour faire rire. C’est peut-être un peu Rousseau dans ses Confessions, avec son ruban volé. Quoique Rousseau ne fasse pas sourire, au contraire ; il se confesse réellement, crument ; on a presque pitié car on sent que l’homme déjà mûr a été rongé pendant tant d’années par cet acte bénin qu’il en est resté un peu enfantin. Dans les deux cas cependant, c’est une façon de dire les choses ingénument, telles qu’elles se sont passées. De toutes façons, je suis, comme Rousseau, un peu naïf, avec le postulat que la vérité vaut toujours mieux et qu’elle convaincra les réticents. Après l’avoir arrangée, il fallait donc que je confesse cet arrangement. On comprend rapidement bien-sûr le sens de ma démarche, puisque que j’ai obtenu gain de cause au temple, et que cela ouvre la possibilité à un nouveau développement : l’analyse prévisible, mais si étonnante, d’un maître de la loi sur le pourquoi de cette invraisemblable histoire.

Ce qui frappe le plus est le profond amour que vous portez à Taïwan…

Je crois que c’est de cela qu’il s’agit, fondamentalement. Je n’ai pas écrit ce texte pour faire passer un message mais, inévitablement, celui qui émane de ce texte est que Taïwan est un endroit qui peut vous faire tomber radicalement amoureux et vous faire ressentir un état d’amour. C’est pour cela qu’à Taïwan, à côté de mercenaires du grand capitalisme mondialisé qu’on trouve partout, il y a également toute une cohorte d’étrangers bons, simples, gentils, et qui ne restent pas à l’écume des choses et profitent béatement du cadre de vie de Taipei, sans voir les difficultés qu’ont, eux aussi, comme tous autres, les Taïwanais, dans leur quotidien, dans toute l’île. Ils sont d’ailleurs nombreux à être devenus « binationaux » et pas seulement ou nécessairement par la vertu d’un mariage ou d’un passeport. Et parfois des jolis couples de garçons ou de filles, qui n’ont pas la chance d’avoir, à Taïwan, un « mariage pour tous » pour soutenir leur union.

            Finalement, ce texte est aussi un exemple, dans mon argumentaire académique de ce que Taïwan n’est pas une partie de la Chine mais une partie du monde. L’île a été une partie de l’empire mandchou (plus que de la Chine, d’ailleurs ; mais on fait bien peu le distinguo), puis une partie du Japon, puis de la République de Chine, qui s’y réduit maintenant. C’est avant tout une pièce de ce continuum de différences qu’est le vaste monde. L’histoire commence d’ailleurs dans une vieille maison japonaise, dans un lieu et une époque qui ne correspondent pas à l’idée qu’on a traditionnellement de Taïwan, « île chinoise », par la vertu d’un suprême préjugé, et qui a de beaux jours devant lui.

Quelle est l’importance pour vous des remarques et des réflexions faites par les lecteurs de cet ouvrage ?

Elles comptent plus pour moi pour cet ouvrage-là que pour mes travaux académiques, car la littérature touche des cordes sensibles chez le lecteur qui n’activent pas la maladive jalousie qu’ont les « sorbonicards », pour citer Rabelais, sur les publications de leurs confrères. Ici, on lit pour jouir, jouir de la beauté simple d’un récit. Ma déception sur le type de lecture, picorante, partielle et partiale, qui est souvent faite des travaux de recherche par les universitaires, m’a conduit petit à petit à me détacher de l’opinion qu’on pose sur mes travaux. L’important pour moi, en ce domaine, se résume à ce que la vibrante jeune génération de chercheurs s’intéressant à Taïwan utilise mes travaux, s’ils sont utiles, pour s’en inspirer et que nous progressions ensemble. Pour ce travail littéraire, c’est une question un peu différente. Il s’agit d’un texte subjectif. C’est aussi la première fois que je publie quelque chose de ce style sur Taïwan. J’ai donc envie de savoir ce que les gens en pensent, d’autant plus qu’il n’y aura probablement pas de suite. Aux universitaires qui ne font que du style académique, mathématisé, chiffré, et qui, en dehors de cela, considèrent que le reste est « de la poésie » –  quel mépris –, à ceux-là, j’ai aussi envie de dire que chaque homme, chaque femme, est un tout pluriel. Le style littéraire est une forme d’expression qui véhicule nombre de messages qu’il ne faut pas chercher à hiérarchiser selon les types, les genres, les disciplines. J’ai moi-même compris cela quand, après avoir pendant des années profité des ateliers sur la littérature dans les colloques sur Taïwan pour faire une pause et rattraper les décalages horaires, j’ai réalisé à quel point c’était idiot, et qu’évidemment, la littérature importe, et qu’elle véhicule tout ce quelqu’un ne peut pas dire de manière directe. Dans la lignée d’Edgar Morin, qui développe cette idée dans L’identité humaine, c’est tout le sens qu’on peut donner à la poétique. La littérature est inutile aux études chiffrées, elle est transparente pour les études statistiques, elle ne présente aucun intérêt pour les théories économiques. Elle est donc tellement nécessaire.

A consulter également : la page Facebook dédiée à Une Tablette aux ancêtres.

3 réponses à “Stéphane Corcuff : la littérature pour « raconter » son terrain

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