Stéphane Beaujean : « la BD taïwanaise est encore écartelée »

Co-directeur artistique du Festival international de la bande dessinée d’Angoulême, en France, Stéphane Beaujean participe du 11 au 16 février 2015 au Salon international du livre de Taipei, où il présente Kaboom, magazine de bande dessinée dont il est le rédacteur en chef. Il s’agit de son deuxième séjour à Taiwan, après une première incursion en août 2014. Pour Lettres de Taïwan, il expose sa vision de la bande dessinée taïwanaise.

Stéphane Beaujean

Stéphane Beaujean, Aho Huang et Johann Ulrich le 13 février 2015 au Salon du livre de Taipei lors d’un débat sur le roman graphique.

Depuis quelques années, Taïwan envoie une délégation d’auteurs au Festival international de la bande dessinée d’Angoulême. Qu’avez-vous pensé du cru 2015 ?

Il faudrait demander plus précisément aux professionnels français de l’édition ce qu’ils en pensent. Mon sentiment, c’est que Taïwan est écartelé entre l’influence du Japon et une volonté de s’en démarquer et de renforcer des liens avec la culture française sur le plan de la bande dessinée. Cela fait qu’au Festival d’Angoulême, la délégation taïwanaise, qui a pour vocation d’être représentative de toutes les formes de création, n’est pas homogène mais est par contre très complète, offrant une large palette de la production taïwanaise. L’avantage est qu’il y en a pour tous les goûts – en France, nous avons d’ailleurs aussi une énorme influence de la bande dessinée japonaise, donc toutes les bandes dessinées présentées par Taïwan ont un écho auprès du public. Mais peut-être cela perturbe-t-il le sentiment d’identité. Il me semble qu’aujourd’hui, c’est un langage schizophrène qui émerge à Taïwan. Malgré tout, on sent vraiment la volonté de tisser des liens avec la France.

L’album de Sean Chuang [小莊], Mes années 80, qui vient de paraître chez Akata, ne se détache-t-il pas des codes du manga japonais ?

On est quand même dans des formes cartoonesques qui empruntent plus à la bande dessinée japonaise qu’à la bande dessinée française. C’est certes un peu différent mais, par simplification, tout ce qui n’est pas reconnaissable comme purement européen est immédiatement assimilé au style japonais. Je pense que la bande dessinée n’est pas encore suffisamment présente sur le territoire français pour avoir été identifiée comme un registre à part entière. Elle est donc classée dans le sous-registre des bandes dessinées d’Asie qui sont dominées par le manga.

9782369740001Des auteurs taiwanais vous ont-ils particulièrement séduit ?

L’auteur de Seediq Bale, Chiu Row-long [邱若龍] est vraiment très intéressant. Je trouve aussi Push Comic (alias Ah-tui [阿推]) très bien parce que c’est graphiquement très évolué… Mais je ne sais pas si c’est lié à son identité taïwanaise plus qu’à sa technique pure, en fait. Ce sont les auteurs que j’essaie de suivre le plus.

Votre précédent séjour dans l’île, en août 2014, s’est déroulé à l’invitation du ministère taïwanais de la Culture. Quels messages avez-vous alors cherché à faire passer à vos interlocuteurs ?

Je venais discuter et découvrir. Ce que je leur ai dit c’est que je comprenais parfaitement la dimension identitaire propre à la politique éditoriale taïwanaise et qui préside à l’ambition de tisser des liens avec la France. Je pense que la méthode est la bonne. Toutefois, en découvrant l’articulation, propre à Taïwan, entre financements privés et publics, j’ai aussi compris les limites d’une politique s’arc-boutant exclusivement sur cette ambition identitaire, en termes de création et en particulier en termes de création réellement indépendante. Les auteurs qui souhaitent s’exprimer avec une esthétique et un point de vue réellement différents, sans forcément passer par le prisme du discours identitaire, ne trouvent pas d’éditeurs. Cela est triste. Je sens une forte volonté politique, éditoriale et culturelle, que je trouve positive et relativement efficace, mais j’ai le sentiment qu’elle peut écraser ou écarter des volontés artistiques différentes, tout aussi nobles et probablement même plus fortes. Je tiens toutefois à pondérer ce propos : je ne peux pas émettre un jugement complexe et affirmé avec le peu d’expérience que j’ai. C’est un sentiment général qui m’est venu de mes discussions, notamment avec des auteurs plus underground comme Mickeyman Liang [米奇鰻].

A découvrir :

– le magazine Kaboom

kaboom

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