Des écrivains et des tournesols (2/2)

Demonstrators holding sunflowers shout slogans in front of the Presidential Office in Taipei

Le « mouvement des tournesols », tel qu’il est désormais convenu de l’appeler, a connu son point d’orgue avec l’occupation du Yuan législatif, à Taipei, du 18 mars au 10 avril. Refusant l’opacité ayant présidé à la négociation de l’accord sur le commerce des services signé par Taiwan avec la Chine en juin 2013, inquiets des conséquences de ce pacte sur l’économie, la liberté d’expression et la sécurité nationale, et indignés par la manière dont le groupe majoritaire au parlement avait tenté d’expédier son examen, des centaines, puis des milliers, puis des dizaines de milliers d’étudiants, d’universitaires, de jeunes salariés, d’artistes (soutenus par une nette majorité de l’opinion publique) ont écrit une page inédite dans l’histoire de la jeune démocratie taïwanaise. Assis parmi la foule qui a assiégé le parlement trois semaines durant, actifs dans l’hémicycle occupé ou témoins engagés de cette révolte civique, les jeunes écrivains taïwanais ont été nombreux à mêler leur voix à celle des manifestants (lire le premier volet de cet article). Parmi les acteurs de la scène littéraire insulaire, leurs aînés ont adopté des positions plus contrastées, souvent bienveillantes, parfois en retrait, plus rarement hostiles.

Aux avant-postes, on trouve Rex How [郝明義] (1956-…), fondateur de la maison d’édition Locus (qui publie notamment les albums pour la jeunesse de Jimmy Liao [幾米]). Après la signature de l’accord sur le commerce des services entre les deux rives du détroit de Taïwan, il est l’un des premiers à sonner l’alarme. Conseiller depuis 2009 du président de la République Ma Ying-jeou [馬英九], il démissionne avec fracas de cette fonction le 31 juillet 2013 pour protester contre l’opacité des négociations ayant conduit à l’accord sur les services et contre l’insuffisant contrôle démocratique de ce processus. Dans une lettre de démission au vitriol (et qui mérite d’être lue tant elle annonce, huit mois à l’avance, l’essentiel des revendications des étudiants), il estime qu’il faut être « un autocrate ou alors extrêmement stupide » pour ne pas voir les conséquences de l’accord en termes de sécurité nationale et de liberté d’expression, notamment dans le secteur de l’édition.

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Rex How.

Car si le texte signé avec Pékin ne prévoit pas d’ouvrir le capital des maisons d’édition taïwanaises aux investisseurs chinois, d’autres activités-clés de cette filière (imprimerie, publicité…) sont, elles, concernées – il en va de même du secteur des médias, note Rex How qui a tenté, à de multiples reprises, d’alerter le gouvernement. Quand quelques dizaines d’étudiants s’emparent de l’hémicycle, le soir du 18 mars, Rex How est logiquement parmi les premiers à leur apporter son soutien et à mobiliser les cercles intellectuels et artistiques. Comme beaucoup de figures intellectuelles, il prend la parole devant la foule rassemblée autour du parlement occupé et, au lendemain de la manifestation du 30 mars qui voit environ 350 000 personnes converger vers le Palais présidentiel à Taipei, il invite ses amis à manifester leur soutien aux étudiants en créant des images de tournesols. L’initiative est un succès et un site internet est créé pour l’occasion.

democracyLe premier à répondre à l’appel de Rex How est le graphiste Aaron Nieh [聶永真] (1977-…). Auteur de plusieurs livres et éditeur d’ouvrages de photographies, il soutient le mouvement des tournesols depuis les premières heures. C’est lui qui a conçu la campagne « Democracy at 4am », déclinée sur un site internet (http://4am.tw) et par une série de publicités dans des quotidiens à grand tirage, notamment dans le New York Times, contribuant au retentissement international de la « révolte des tournesols ». 

Bien d’autres personnalités enverront à Rex How une création inspirée des tournesols, depuis l’essayiste Lucifer Chu [朱學恆] (1975-…) jusqu’au journaliste, dramaturge et romancier Neil Feng [馮光遠] (1953-…, co-fondateur de l’Alliance Constitution 133 qui fait campagne pour le rappel des députés godillots), en passant par le poète Lee Min-yung [李敏勇] (1947-…). On notera la contribution de Huang Chun-ming [黃春明] (1935-…) qui compare le mouvement étudiant à un anticorps que l’organisme malade qu’est Taïwan a enfin su secréter et qui, pour peu qu’il reste rationnel, qu’il sache trouver une issue digne au conflit et qu’il retourne les clés du parlement aux représentants élus, aura permis de faire grandir la démocratie et de semer l’espoir pour l’avenir. Le célèbre auteur n’a pas dessiné de tournesols mais composé les paroles d’une chanson qui sera immédiatement mise en musique.

D’autres auteurs connus, jeunes ou moins jeunes, ont apporté un soutien net au mouvement des tournesols, qu’il s’agisse de Giddens Ko [九把刀] (1978-…), particulièrement actif, de Kevin Tsai [蔡康永] (1962-…), animateur du célèbre talk-show télévisé « Kangxi Laile » et auteur de plusieurs ouvrages, de la romancière et essayiste Jade Chen [陳玉慧], de l’écrivaine féministe Li Ang [李昂] (1952-…), de l’écrivain Hsiao Yeh [小野] (1951-…) ou encore du romancier et auteur de nouvelles Wu Ming-yi [吳明益] (1971-…). Le poète Enkaryon [印卡] a quant à lui signé un article remarqué sur la création visuelle inspirée par le mouvement des tournesols. On notera aussi la photo sans équivoque postée par Syaman Rapongan (1957-…) sur sa page Facebook.

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Syaman Rapongan.

A l’inverse, des personnalités du monde de l’édition ont pris leurs distances avec les étudiants, contestant l’occupation illégale du parlement et l’assaut donné contre le siège du gouvernement, pointant du doigt les approximations des opposants à l’accord sur les services, ou mettant en garde contre une récupération politique. Ainsi, Chu Ya-chun [朱亞君] (1967-…), la patronne des éditions Aquarius, a-t-elle à plusieurs reprises exprimé sur sa page Facebook ses réserves sur le mouvement des tournesols et relativisé les menaces pesant sur le secteur de l’édition du fait de l’accord signé avec Pékin. Même son de cloche chez l’éditeur et écrivain Hu Jin-lun [胡金倫] ou encore chez l’éditeur Chen Ying-qing [陳穎青] (1963-…), auteur sur son blog d’une longue tribune appelant à un examen rationnel des défis rencontrés par le secteur de l’édition.

Le cas de Chang Ta-chun [張大春] est peut-être le plus révélateur. L’auteur est prolifique, le professeur respecté et l’homme public a le verbe habile. Le mouvement des tournesols le cueille toutefois en pleine promotion de son dernier ouvrage et il doit répondre à de nombreuses questions sur le mouvement contre l’accord sur les services – on perçoit par moment un certain agacement à se faire ainsi voler la vedette. Au fil de ses réponses, et notamment dans cette tribune publiée le 24 mars, on comprend que, s’il admet le mouvement étudiant et ses revendications démocratiques, c’est la foule, selon lui facilement manipulable par des politiciens et des médias corrompus, qu’il redoute. Prenant volontiers la posture du maître à penser, Chang Ta-chun n’en finit pas d’appeler chacun à réfléchir par soi-même, à prendre du recul, à rester prudent – non sans appeler les pouvoirs publics au dialogue et à la retenue. Cette attitude de patriarche, assez confucéenne, en agace plus d’un (un exemple ici sur le forum interuniversitaire PTT). Des jeunes manifestants lui reprochent en particulier, comme aux gens de sa génération, d’analyser la situation à travers des lunettes d’un autre temps, où tout s’expliquait en bleu et vert, les couleurs respectives des coalitions politiques dominées par le Kuomintang et le Parti démocrate-progressiste.

Et la création littéraire dans tout cela ? Ce sont les illustrateurs et auteurs de bandes dessinées qui ont été les premiers à dégainer, comme en témoigne cette planche d’une courte histoire publiée au cours du conflit et dont les héros sont les leaders étudiants Lin Fei-fan [林飛帆] et Chen Wei-ting [陳為廷]. Mais il serait étonnant que le mouvement des tournesols reste lettre morte.

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(Cet article en deux volets n’aurait pu être écrit sans l’aide précieuse de Hsieh Shin-chuen, Joanne Boisson, Joshua Lin, Liang Hsing-hao et Dionisio Vincent.)

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