Dernières Lettres de Montmartre, « des mots comme une torche »

Arrivée à Paris au début des années 1990 dans le but de devenir « une belle artiste, une belle âme », une jeune femme à l’identité mouvante a laissé à Taïwan celle, rencontrée quelques mois avant son départ, à qui elle voue un amour absolu. Plongée dans les affres d’une relation à distance tour à tour passionnelle, violente, éreintante et qui peut-être déjà n’est plus, elle libelle des enveloppes où elle glisse, en ce printemps 1995, les lettres qu’elle écrit à l’être aimé, « des mots comme une torche d’amour ». 

La lecture des Dernières Lettres de Montmartre de Qiu Miaojin (邱妙津, 1969-1995) est éprouvante. On y voit une âme tout à la fois lucide et ravagée s’époumoner, missive après missive, dans la proclamation d’un amour pur et total, intimidant aussi. On aimerait n’y voir qu’une drama queen mais elle rappelle bien davantage une héroïne tragique placée face au destin. Fatalement liée à une autre âme, elle ne finit par voir d’autre issue, pour faire vivre cet amour, que l’expulsion du monde des vivants – les références grecques, soulignées par Hélène Cixous dans la préface, sont d’ailleurs omniprésentes dans le texte.

On est saisi par la douleur et la détresse se dégageant de ces lettres qu’on lit d’abord comme un testament autobiographique : Qiu Miaojin s’est suicidée le 25 juin 1995. On est frappé par la sincérité – le terme est galvaudé mais c’est bien de sincérité dont il s’agit – de leur auteur, notamment quand elle explore les ressorts de son identité lesbienne. On y lit aussi le récit d’une expérience d’ordre mystique qui n’est pas sans évoquer celles d’autres jeunes femmes entièrement dédiées à l’Autre – on pense à Thérèse de Lisieux, seul change le registre.

Mais cet ouvrage, rappelle la traductrice Emmanuelle Péchenart dans une note finale, est bien plus qu’une collection de lettres intimes. Au fil des lettres, on n’est plus sûr ni de leur nature – n’est-ce pas plutôt là un roman qui s’écrit ? – ni de l’identité de la narratrice. Par des déplacements successifs, géographiques (de Paris à Tokyo et Taipei) mais aussi narratifs et stylistiques – des glissements parfaitement rendus par la traduction -, ces Dernières Lettres de Montmartre endossent les habits de « fiction sur la nature humaine ». Cette facture postmoderne permet au lecteur de mettre à distance l’insupportable torrent de douleur qui parcourt l’ouvrage et crée au contraire un espace littéraire porteur d’une force vitale éclatante.

Cette ouverture permet aussi au texte d’acquérir de multiples dimensions, y compris posthumes. A sa publication à Taiwan, d’où il est « originaire » mais dont il dit en apparence si peu, le texte de Qiu Miaojin s’est imposé comme l’une des œuvres les plus populaires de la littérature tongzhi (同志文學) en mettant l’accent sur les notions de vérité et de sincérité, explique l’auteur taïwanais Chi Ta-wei (紀大偉), spécialiste de ce courant littéraire. 

Vingt-deux ans après la publication du texte à Taïwan, la traduction française parue aux Editions Noir sur Blanc / Notabilia étend cet échafaudage méta-textuel. Non seulement elle replonge le lecteur francophone dans le Paris gay et lesbien du début des années 90, ainsi que dans la vie politique, culturelle et intellectuelle de l’époque, mais elle prolonge le dialogue entre la France et Taïwan initié à sa manière par Qiu Miaojin, avec confiance, sans accusé de réception.
Pierre-Yves Baubry

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