Chiang Kaï-shek : la vie du « président à vie »

chiang kai shek.inddSept ans après Le singe et le tigre : Mao, un destin chinois, volumineuse biographie consacrée à Mao Zedong [毛澤東], le sinologue français Alain Roux dresse le portrait de son ennemi, Chiang Kaï-shek [蔣介石, 1887-1975]. L’universitaire vient de publier aux éditions Payot Chiang Kaï-shek – Le grand rival de Mao, comblant ainsi un incroyable manque : il n’existait jusqu’ici pas de biographie de Chiang Kaï-shek rédigée, ni même traduite, en français.

L’ascension militaire et politique de Chiang Kaï-shek jusqu’au sommet du pouvoir en Chine fut un jeu des plus complexes. Mais son rôle historique n’a pas suscité la passion, en Chine et à l’extérieur, d’un Mao. D’emblée, Alain Roux prévient : « Avec Chiang Kaï-shek, on reste dans le gris ». De la part de l’auteur, peu d’empathie pour le personnage donc (on ne lui en tiendra pas le moins du monde rigueur), mais la promesse, tenue, d’un « regard détaché sur ses actes et ses propos ».

Dès l’introduction, Alain Roux signale que le regard des biographes et historiens sur la vie du Generalissimo a évolué, à mesure notamment que l’accès non censuré à ses archives personnelles s’est élargi. L’universitaire décrit ainsi brièvement l’ensemble du corpus sur lequel il s’appuie dans le corps de l’ouvrage pour retracer les étapes de la vie de celui qui incarna la Chine avant un long exil à Taïwan où il se posa en leader de la « Chine libre ». Et il conclut l’ouvrage en reconnaissant humblement que l’étude à venir de nouvelles archives originales pourront modifier le jugement des historiens, et le sien.

Qui était vraiment Chiang Kaï-shek ? La force de l’ouvrage d’Alain Roux est donc de s’appuyer de manière éclairée sur l’historiographie existante, d’en discuter les points faisant débat, et de trancher à chaque étape entre différentes visions et interprétations, en replaçant toujours le parcours et les décisions du personnage dans leur contexte.

Il dresse ainsi le portrait d’un aventurier, militaire ambitieux ayant surclassé ses adversaires grâce à son habileté à jouer des équilibres instables des premières années de la Chine républicaine et de la période des seigneurs de la guerre, tout en mobilisant des ressources financières pour acheter certains de ses opposants ou concurrents. Il dessine le profil d’un chef militaire courageux et bon tacticien mais dépassé par la modernité de l’agression militaire japonaise et soumis pendant la Seconde Guerre mondiale à l’indécision de l’allié américain. Le mérite historique de Chiang Kaï-shek, juge l’auteur, a été de ne jamais capituler face au Japon. Il esquisse enfin le portrait d’un homme politique sincèrement révolutionnaire et nationaliste (au point de passer un temps pour un général rouge), mais fondamentalement autoritaire, récompensant la fidélité plutôt que le talent ; d’un dirigeant incapable d’appliquer sur les territoires qu’il contrôla au fil du temps les politiques qui auraient pu lui assurer le soutien populaire garantissant sa survie politique – signant ainsi son échec face aux communistes qu’il avait pu un temps penser avoir terrassés.

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Chiang Kaï-shek.

A chaque étape, Alain Roux donne, en tête ou en fin de chapitre, la clé de lecture de la période considérée. Ces points de repère sont essentiels, tant le parcours de Chiang Kaï-shek est marqué de contorsions,de reculs et de rebonds, et tant il s’inscrit dans des époques tumultueuses. Pendant toute la période « continentale » de ce parcours, les détails abondent et pourraient facilement donner le tournis aux lecteurs, n’étaient-ce ces mises au point progressives de l’auteur. C’est finalement la période taïwanaise de Chiang Kaï-shek qui est traitée de la manière la plus synthétique.

Chiang Kaï-shek a joué un rôle éminent dans l’histoire récente de Taïwan, c’est-à-dire après 1945 lorsque le Japon, vaincu, fut contraint d’abandonner sa colonie taïwanaise qu’il administrait depuis 1895. La république de Chine gouvernée par le Generalissimo prit alors le contrôle de Taïwan, et c’est là que le régime, l’appareil d’Etat et l’essentiel des forces armées du Kuomintang se réfugièrent en 1949 quand les communistes remportèrent la guerre civile sur le continent. Chiang Kaï-shek continua à diriger la république de Chine, réduite à Taïwan, aux îles environnantes et à quelques îles au large des côtes chinoises, jusqu’à son décès en 1975. Connaître la vie et l’action de Chiang Kaï-shek est donc incontournable pour comprendre une part de ce qu’est devenu Taïwan aujourd’hui.

Pour le lecteur intéressé par Taïwan, l’introduction du livre d’Alain Roux esquisse un programme alléchant : « Il s’agit en quelque sorte, écrit-il, d’une généalogie de cette fragile démocratie qui a progressé à Taïwan alors qu’elle marque le pas sur le continent. » (Sans doute la formulation doit-elle être relativisée : concernant Taïwan, il s’agit ici moins d’une généalogie directe que d’un éclairage utile sur l’histoire du régime autoritaire laissé en héritage à l’île par Chiang Kaï-shek.)

L’introduction fait toutefois lever quelques sourcils, en raison d’erreurs factuelles que tout observateur attentif de la vie politique taïwanaise notera d’emblée : le cœur du mémorial Chiang Kaï-shek, à Taipei, n’est pas constitué du tombeau de Chiang Kai-shek (ce que l’auteur explique d’ailleurs à la fin de l’ouvrage) ; Ma Ying-jeou a été élu à la présidence de la république en mars 2008 (et a pris ses fonctions en mai de la même année), et non en mai 2006 ; quant au PDP (ou DPP, selon l’acronyme anglais), il s’agit du parti démocrate-progressiste (et non populaire comme indiqué par erreur). Dommage.

Ces erreurs mises à part, les chapitres consacrés à Taïwan sont clairs et synthétiques, et la conclusion permet à l’auteur de tordre le cou à une série de truismes attribuant notamment à Chiang Kaï-shek un rôle dans la démocratisation de Taïwan. Alain Roux montre au contraire que, jusqu’au bout, Chiang Kaï-shek est resté en retard sur son époque.

A l’échelle de la vie de Chiang Kaï-shek, la période taïwanaise, pourtant longue, apparaît comme la moins remplie, celle où le « président à vie » voit son parcours venir s’échouer sur l’île de Taïwan. Dans le cadre de cette biographie, un tel traitement est sans doute justifié. On peut toutefois espérer que d’autres écrits en français s’attacheront à saisir plus en détails l’impact du règne de Chiang Kaï-shek à Taïwan, avec une perspective purement taïwanaise. En parallèle à cette biographie, on lira enfin avec intérêt celle que Jay Taylor a consacré au fils de Chiang Kaï-shek, Chiang Ching-kuo [蔣經國, 1910-1988], et qui est parue cette année également, dans une traduction français signée Pierre Mallet, aux éditions René Viénet.

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