Tsai Ing-wen et l’ombre de Chiang Ching-kuo

La nouvelle présidente taïwanaise, Tsai Ing-wen [蔡英文], investie dans ses fonctions le 20 mai 2016, en a fait l’une de ses priorités : dans le but de parachever le processus de transition démocratique engagé à Taïwan depuis une trentaine d’années, un mécanisme de « justice transitionnelle » sera mis sur pied. En particulier, une commission « Vérité et Réconciliation » sera chargée de faire face à l’héritage des abus du régime autoritaire du Kuomintang (KMT), depuis les Evénements du 28 février 1947 et la « Terreur blanche » jusqu’aux meurtres non élucidés de proches de l’opposition au début des années 80, avant la levée de la loi martiale en 1987. Depuis sa transformation en parti acceptant la règle démocratique, le KMT avait certes reconnu certains torts, et l’Etat avait indemnisé des victimes, mais la perspective d’une introspection plus fouillée s’était heurtée au refus du KMT, resté majoritaire au parlement jusqu’aux élections de janvier 2016. Selon la pratique internationale, les piliers de la « justice transitionnelle » sont le droit à la vérité (et donc l’accès à toutes les archives, y compris celles jalousement gardées par l’ancien parti unique), le droit à la justice, le droit à la réparation, et les garanties de non-répétition des abus.

ChiangChingKuoEn retournant les pierres de l’histoire taïwanaise des 80 dernières années, deux noms ne manqueront pas de surgir. Le premier est bien sûr celui de Chiang Kai-shek [蔣介石, 1887-1975], indissociable du règne sans partage du KMT et qui, sans doute à cause du culte dont il a fait ou reste marginalement l’objet, est associé par une partie importante de la population à la figure du dictateur. Le second nom est celui de son fils, Chiang Ching-kuo [蔣經國, 1910-1988], dont l’image à Taïwan est plus ambivalente : l’ancien chef des services de sécurité sous la « Terreur blanche » est également resté dans les mémoires comme un dirigeant simple et proche du peuple, ayant supervisé le décollage économique de Taïwan et ayant ouvert la voie à sa démocratisation.

La publication ce printemps, par les Editions René Viénet, de la traduction française de la biographie de Chiang Ching-kuo écrite par l’ancien diplomate américain Jay Taylor, vient donc à point nommé. Avec Chiang Ching-kuo, le fils du Generalissimo, impeccablement traduit par Pierre Mallet, les lecteurs francophones disposent d’une clé de lecture incomparable de l’histoire récente de Taïwan et des débats qui ne manqueront pas de retentir sur l’île dans les prochains mois, au fur et à mesure que la « justice transitionnelle » promise par la nouvelle chef de l’Etat commencera son œuvre.

Au rythme de la révolution nationaliste chinoise

Dans la première partie de l’ouvrage, Jay Taylor retrace pas à pas le parcours de Chiang Ching-kuo dans l’histoire mouvementée de la révolution nationaliste chinoise, jusqu’à la défaite des forces nationalistes face aux communistes en 1949. Ce parcours chinois de Ching-kuo, montre-t-il de manière claire et informée, s’inscrit à la fois dans une trajectoire familiale et dans le contexte, plus vaste, de la lutte pour l’unification et le contrôle de la Chine.

Ching-kuo naît en 1910 à Xikou (ou Hsikou), village de la province côtière du Zhejiang, en Chine, où le clan Chiang a ses racines. A la fin du XIXe s., la famille, passée de l’agriculture au commerce, a vu son statut social s’élever, mais c’est par la voie militaire que Chiang Kai-shek, marié très jeune, accède à un destin national. Dans le sillage de l’Alliance révolutionnaire de Sun Yat-sen [孫逸仙, 1866-1925], Chiang Kai-shek consacre toutes ses forces à l’action révolutionnaire (la république de Chine a été proclamée en 1912 mais la Chine reste profondément divisée)… et aux plaisirs de Shanghaï, la Perle de l’Orient. Jusqu’en 1920, son unique fils biologique, Ching-kuo, grandit donc loin de lui dans une maisonnée de femmes — Jay Taylor voit là d’ailleurs la source de l’amour et de l’idéalisation que manifestera Chiang Ching-kuo à l’égard de la gent féminine —, où il est bientôt rejoint par son frère adoptif Wei-kuo.

En 1921, Chiang Kai-shek se remarie avec la fille d’un partisan de Sun Yat-sen, à peine plus âgée que Ching-kuo, lequel s’installe avec le couple à Shanghaï. Là, puis à Pékin, l’adolescent voit sa formation prise en main par son père. Malgré la concurrence du parti communiste chinois récemment créé, le KMT incarne encore largement l’élan révolutionnaire et nationaliste, et le jeune Ching-kuo, qui se définit comme un « révolutionnaire progressiste », rêve de partir étudier à Moscou, où la révolution a triomphé quelques années plus tôt. Jay Taylor montre avec subtilité comment les attentes du jeune homme entrent en résonance avec les intérêts politiques de son père. Désormais chef militaire incontesté du KMT, celui-ci voit en effet son rôle politique s’accroître au sein d’une formation encore dominée par la gauche, et dont Moscou contribue fortement à l’organisation en vue de l’Expédition du Nord destinée à parachever la révolution et unifier le pays.

Chiang Ching-kuo en Russie

Chiang Ching-kuo en Russie. (Crédit : Academia Historica)

A l’âge de 15 ans, Chiang Ching-kuo s’embarque donc pour la Russie, où il restera près de 12 ans. A Moscou, il suit des cours à la nouvelle Université Sun Yat-sen, réservée aux étudiants chinois et dont la direction et le corps professoral sont largement trotskistes. Pendant un an, Ching-kuo côtoie le jeune Deng Xiaoping [鄧小平, 1904-1997], venu lui aussi étudier à Moscou. Il adhère aux Jeunesses communistes chinoises et au Komsomol soviétique, une décision approuvée par son père, lequel est toujours considéré, y compris dans le discours des soviétiques, comme un « leader révolutionnaire ». En 1927, toutefois, une vaste purge est menée en Chine au sein du KMT, visant à en évincer les communistes (la même année, Chiang Kai-shek scelle aussi une alliance, de raison et de cœur, avec Soong Mei-ling [宋美齡, 1898-2003], consolidant sa main-mise sur le KMT). En conséquence de la purge menée contre les communistes chinois, depuis Moscou, Ching-kuo renie publiquement son père. Envoyé au prestigieux Institut militaire et politique Tolmatchev de Leningrad, il désavoue aussi bientôt ses anciennes opinions trotskistes : c’est maintenant Staline qui détient l’essentiel du pouvoir à Moscou. Très jeune — il a alors 17 ans —, Chiang Ching-kuo sait faire preuve d’un grand réalisme, relève Jay Taylor qui sait rendre tout à fait passionnant le récit des années soviétiques de Chiang Ching-kuo.

Chiang Ching Kuo et son épouse

Chiang Ching-kuo et son épouse Faina. (Crédit : Academia Historica)

Pour rendre compte de chacune des étapes de la vie du jeune homme, Jay Taylor est tenu d’expliquer le contexte fort changeant des rivalités entre les factions du KMT, des jeux d’alliance de ce dernier avec les « Seigneurs de la guerre » ou avec le parti communiste chinois, mais aussi l’évolution de la situation intérieure soviétique, de la politique de l’URSS vis-à-vis de la Chine et des directives du Komintern élaborées à Moscou à destination des communistes chinois. Ne perdant jamais de vue son sujet, il montre les effets de ce jeu complexe, au sein duquel Chiang Kai-shek joue un rôle éminent, sur la situation personnelle de Chiang Ching-kuo. En même temps, il dresse le portrait d’un jeune homme qui, bien que soumis aux directives du pouvoir-hôte (il sera même un temps « exilé » en Sibérie), est complètement investi dans sa nouvelle vie. Chiang Ching-kuo est major de sa promotion, s’exprime en socialiste convaincu et travaille bientôt dans différents complexes agricoles et industriels, tout en poursuivant des études d’ingénieur, en menant une vie sociale intense et en développant un véritable talent d’organisateur et de meneur d’hommes. Pendant ces années russes, Ching-kuo se marie (avec une jeune Béliorusse, Faina Ipatevna Vakhreva) et a un premier fils. Dans son récit, Jay Taylor sait se tenir à hauteur d’homme. Il souligne toutefois que c’est bien l’évolution de la situation politique — en particulier, la promotion par Moscou d’un front uni entre communistes et nationalistes chinois pour contrer la menace japonaise — qui rend possible, en 1937, le retour en Chine du fils du Generalissimo.

De nouveau au pays natal, Chiang Ching-kuo tourne vite la page marxiste et réaffirme sa loyauté envers son père et le KMT. Ses idées restent toutefois progressistes et, en maintes occasions au cours des longues années de la guerre sino-japonaise et de la guerre civile, il cherchera à les mettre en pratique, les épisodes les plus marquants dans ce domaine étant sans nul doute ses expériences de dirigeant local à Gannan (ou Kannan), de 1940 à 1944, puis à Shanghaï à la fin de la guerre civile. Jay Taylor souligne en outre l’attention portée par Chiang Ching-kuo aux organisations de jeunesse, à la formation des cadres, à la propagande et à la conduite politique des affaires militaires — il restera un fervent promoteur du système des commissaires politiques dans l’armée —, autant de traits directement liés à son expérience soviétique.

Les Chiang à Gannan

Chiang Kai-shek accueilli par son fils Ching-kuo à Gannan, préfecture chinoise dont il assura la direction pendant la Seconde Guerre mondiale. (Crédit : Academia Historica)

Sur le plan personnel, Jay Taylor n’élude pas les nombreuses liaisons extra-conjugales de Chiang Ching-kuo, la naissance de ses fils naturels et la manière dont il organisa leur prise en charge à l’écart de sa famille légitime. Il décrit aussi la séparation nette que, très tôt, Chiang Ching-kuo opéra entre sa vie familiale et sa vie publique.

A travers le Corps des jeunesses et l’Ecole des cadres pour la jeunesse, conçue pour la formation d’une armée d’élite, le fils du Generalissimo montre en effet qu’il entend développer sa propre influence politique. Alors que la fin du Second Conflit mondial approche et que la guerre civile menace de reprendre, Chiang Kai-shek associe d’ailleurs de plus en plus son fils aux affaires nationales, y compris pour gérer la relation avec Moscou, un domaine où, montre Jay Taylor, Chiang Ching-kuo se montrera trop optimiste et connaîtra des revers. Puis, alors que la défaite des forces du KMT face à l’armée populaire de libération devient inéluctable, Chiang Kai-shek confie des missions de confiance à Ching-kuo, comme celle de transférer vers Taïwan l’or dont le régime aura besoin pour continuer à payer ses soldats évacués sur l’île.

A Taïwan, un héritage contrasté

La deuxième partie de Chiang Ching-kuo, le fils du Generalissimo est consacrée à l’île de Taïwan, où les Chiang, l’appareil de l’Etat-parti et l’armée nationaliste se replient en 1949. A Pékin, la république populaire de Chine a été proclamée. A Taïwan, l’heure est à la réorganisation du régime. Très rapidement, Chiang Ching-kuo y prend en charge la sécurité intérieure, coordonnant la chasse aux espions communistes et bientôt aux opposants du régime, dont une partie est exécutée, la grande majorité étant emprisonnée ou placée en camp de rééducation. Selon Jay Taylor, c’est avant tout par devoir (envers son père, le KMT, la République de Chine et en dernier lieu envers l’unité de la Chine), que Chiang Ching-kuo a dirigé la répression restée dans l’histoire sous le nom de « Terreur blanche ». Le biographe souligne des cas où celui que tous dans l’île craignaient sut faire preuve d’humanité, et rappelle son refus constant de recourir à l’armée pour mâter des manifestations populaires.

Sur ce chapitre, et étant donnée l’importance prise par la question des abus du régime autoritaire pour la société taïwanaise contemporaine, on aurait pu attendre de Jay Taylor des investigations plus poussées — ou tout au moins une mise en relief de la question de l’accès aux archives portant sur cette période. Les lecteurs pourront utilement se référer à deux autres ouvrages également traduits par Pierre Mallet et publiés aux Editions René Viénet : Formose trahie, le témoignage de l’ancien diplomate américain George Kerr (1911-1992) sur les Evénements du 28 Février et le début de la « Terreur blanche », ainsi que Le Goût de la liberté, remarquable autobiographie de Peng Ming-min [彭明敏, né en 1923] qui retrace son parcours de dissidence sous le règne des Chiang.

Ecole militaire

En 1975, alors Premier ministre, Chiang Ching-kuo préside une cérémonie de remise de diplômes militaires. (Crédit : Academia Historica)

Après l’installation du régime à Taïwan, Chiang Ching-kuo est également nommé à la tête du département politique du ministère de la Défense, qu’il réorganise selon le modèle soviétique, insinuant le parti dans tous les échelons de l’armée. Il est aussi celui qui dirige les opérations clandestines de renseignement et les opérations paramilitaires menées en Chine depuis Taïwan, y compris celles menées avec la CIA. A partir de la Guerre de Corée, en effet, les Américains garantissent la sécurité de l’île et ils y assurent rapidement, CIA en tête, une présence massive (sur ce point, l’ouvrage de Jay Taylor est fort bien documenté et abonde de détails). A la tête de la république de Chine, la réorganisation est également politique, avec la mise à l’écart progressive de concurrents possibles au clan des Chiang, tels que le maire de Taipei, K.C. Wu [吳國楨, 1903-1984], ou le chef des armées, Sun Li-jen [孫立人, 1900-1990].

A partir de 1955, lorsque l’hypothèse d’une reconquête du continent s’éloigne et qu’un accord tacite est trouvé entre Taipei et Pékin pour maintenir les archipels de Kinmen et Matsu, proches des côtes chinoises, sous contrôle des nationalistes, évitant ainsi le spectre d’une division définitive de la Chine, Chiang Ching-kuo joue un rôle central dans la reconversion et la prise en charge des anciens combattants. S’il n’est toujours pas le dauphin désigné, il est en fait indissociable de son père et son influence s’étend bientôt à tous les domaines, y compris économiques et diplomatiques, en plus de la Défense nationale dont il gère le portefeuille à partir de 1965. On peine même à ce moment-là, dans l’exposé qu’en fait Jay Taylor, à différencier l’action de Chiang Ching-kuo de celle de son père, le biographe se réfugiant souvent derrière l’expression « Les Chiang » pour rendre compte de leurs décisions.

Dès cette époque, Chiang Ching-kuo sait promouvoir de nouveaux talents, pour beaucoup formés aux Etats-Unis, dont des Taïwanais de souche comme Lee Teng-hui [李登輝, né en 1923 et qui accèdera à la présidence de la République des années plus tard, après le décès de Chiang Ching-kuo] . Au sein du KMT, rappelle Jay Taylor, Ching-kuo est un réformateur conscient que le parti doit recueillir le soutien de la population en s’ouvrant progressivement et en tolérant la croissance, à travers les élections locales, d’une opposition modérée, laquelle sera au fil des ans traitée avec un mélange de brutalité et de souplesse. Cette position réformatrice, montre le biographe, est antérieure à la tentative d’assassinat dont Chiang Ching-kuo est l’objet en 1970 aux Etats-Unis. A la différence d’autres auteurs, dont d’ailleurs Lee Teng-hui lui-même, Jay Taylor se refuse sur ce point à toute explication des choix politiques de Chiang Ching-kuo par l’impact psychologique de la tentative d’assassinat.

Premier ministre à partir de 1972, Chiang Ching-kuo conforte le rôle des technocrates dans le pilotage du développement économique de Taïwan, et lance les fameux Dix Projets majeurs de développement. Le nouveau chef de l’Etat (à partir de 1978, trois ans après le décès de son père) réagit ensuite de manière pragmatique à la rupture des relations diplomatiques par les Etats-Unis. Il s’efforce avant tout de préserver les soutiens dont Taiwan bénéficie à Washington, parvenant, comme le montre son biographe, à stabiliser la relation désormais non officielle avec les Etats-Unis, tout en ramenant l’optimisme au sein de la population taïwanaise.

Taichung

En 1979, le président Chiang Ching-kuo inspecte des travaux dans le port de Taichung. (Crédit : Academia Historica)

D’une manière similaire, souligne Jay Taylor, Chiang Ching-kuo réagit avec subtilité à la campagne pour un front uni mené par la république populaire de Chine désormais dirigée par son ancien camarade de classe à Moscou, Deng Xiaoping. Aux yeux de Chiang Ching-kuo, Taïwan doit se poser en exemple pour la Chine communiste, non seulement sur le plan économique, mais également sur celui de la démocratie. Le processus de réforme, toutefois, reste sous contrôle. Si des journaux d’opposition sont dans une certaine mesure tolérés, les débordements sont sévèrement punis, une détermination illustrée par l’épisode de la manifestation réprimée à Kaohsiung en 1979, dont les organisateurs sont condamnés à de lourdes peines, autant que par le recours à des gangs pour cibler l’opposition — une pratique dont Jay Taylor estime qu’elle est responsable du meurtre de la famille de l’opposant Lin Yi-hsiung [林義雄] en 1980. Chiang Ching-kuo est tardivement convaincu de la nécessité de réorganiser les organes de sécurité, notamment après leur implication (et celle, possible, de son fils Alex) dans l’assasinat aux Etats-Unis du journaliste Henry Liu [劉宜良, 1932-1984], auteur d’une biographie critique du président.

L’ouvrage de Jay Taylor décrypte enfin le développement des relations informelles entre les deux rives du détroit de Taïwan dans les années 80, ainsi que l’assouplissement progressif de la position de Chiang Ching-kuo en la matière. Il montre l’importance du rôle joué sur ce plan par le Singapourien Lee Kwan-yew, ainsi que des cadres politiques formulés de part et d’autre du Détroit, des formules (« Un pays, deux systèmes », « Une seule Chine »…) qui continuent à produire leurs effets aujourd’hui. Chiang Ching Kuo, indique son biographe, est conscient du caractère stratégique du développement économique et démocratique de Taïwan (y compris de la « taïwanisation » de son personnel politique). Il se montre habile pour surmonter l’hostilité des conservateurs du KMT en s’inscrivant résolument dans le cadre de la Constitution de la république de Chine, avec trois objectifs : faire que le KMT reste compétitif , établir une véritable démocratie en levant la loi martiale, et réunifier les deux rives du Détroit.

Si l’on devait juger Chiang Ching-kuo à l’aune de ce triple objectif, il faudrait reconnaître la solidité du cadre qu’il a mis en place pour assurer la transition démocratique tout en garantissant la pérennité des institutions de la république de Chine et, ainsi, conserver la possibilité d’une (ré-)unification de la Chine. A la fin de cette biographie, dont l’édition américaine a été publiée en 2000, Jay Taylor dresse le bilan des années ayant suivi la disparition de Chiang Ching-kuo. Les lecteurs de la traduction française auront en tête des événements plus récents encore qu’il est intéressant de confronter à la vision de Chiang Ching-kuo. La fin du second mandat de Ma Ying-jeou [馬英九] conclut en effet une période de rapprochement intense avec Pékin mais qui coïncide avec le renforcement d’une identité taïwanaise distincte, foncièrement liée à la démocratie. Dans le même temps, la question de l’avenir de KMT se pose avec acuité, le parti n’ayant toujours pas achevé sa « taïwanisation » et ayant pour la première fois perdu la majorité au Parlement. Mais le plus frappant, près de 30 ans après la disparition de l’ancien chef de l’Etat, est que le principe d’une démocratisation dans le cadre de la constitution de la république de Chine (cadre constitutionnel certes redéfini par Lee Teng-hui : il faut renvoyer sur ce point vers Lee Teng-hui et la révolution tranquille de Taïwan, la biographie que Pierre Mallet et Ho Kang-mei [何康美] ont consacrée à l’ancien président) continue de s’imposer à ces successeurs, Tsai Ing-wen comprise.

L’existence de Taïwan en tant qu’Etat indépendant semble plus que jamais dépendre de sa capacité à affirmer simultanément sa prospérité économique et sa nature démocratique, ce qui est tout à fait conforme à l’intuition ayant guidé la présidence de Chiang Ching-kuo. A l’heure où la présidente Tsai Ing-wen entend engager Taïwan sur la voie d’un approfondissement démocratique capable de panser les blessures du passé — et d’aborder de manière directe le rôle de Chiang Ching-kuo dans la répression politique sous la loi martiale —, l’héritage politique légué par ce dernier continue de modeler la vie politique taïwanaise et le destin de l’île tout entier. Ce n’est pas là le moindre des paradoxes.

Pierre-Yves Baubry

Pour vous procurer ce livre depuis la France, demandez à votre librairie de le commander ici : http://www.comptoirdulivre.fr/article-124860.aspx

Post-scriptum : la presse taïwanaise nous apprend que la nouvelle présidente, Tsai Ing-wen, prêtera serment vendredi 20 mai dans la « Salle Ching-kuo » du Palais présidentiel, à Taipei, récemment rebaptisée de la sorte par le président sortant, Ma Ying-jeou, un choix critiqué par des associations de victimes de la Terreur blanche (voir cet article du Taipei Times : http://www.taipeitimes.com/News/taiwan/archives/2016/05/13/2003646160).

3 réponses à “Tsai Ing-wen et l’ombre de Chiang Ching-kuo

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