« Formose » de Lin Li-chin, prix 2013 des lycéens d’Ile-de-France

9782916207629Cette année, la région Ile-de-France a proposé aux lycéens, apprentis et stagiaires de la formation professionnelle franciliens d’aller à la rencontre de la littérature contemporaine et de ses auteurs en participant à la sélection des huit lauréats du Prix littéraire des lycéens, apprentis et stagiaires de la formation professionnelle 2012/2013, remis à l’occasion du Salon du livre de Paris, en France. Parmi eux, l’auteure taïwanaise Lin Li-chin [林莉菁] a été primée pour son roman graphique Formose, paru en 2011 aux éditions Çà et là. Dans cet ouvrage, elle raconte son enfance à Taïwan, tiraillée entre la culture de sa famille et la pensée officielle du régime dictatorial du Kuomintang (KMT). Quelques jours avant de recevoir ce prix, Lin Li-chin a répondu aux questions de Lettres de Taïwan.

Lettres de Taïwan : Dans votre ouvrage, les langues jouent un rôle de premier plan. Il y a celles – le mandarin et l’anglais –  que vous avez apprises à l’école à la fin des années 70 et dans les années 80, et puis les autres – le taïwanais, le hakka – entendues à la maison. Pourtant, c’est en français que vous avez écrit la version originale de cette bande dessinée. 

Lin Li-chin : Le choix du français est lié à mon parcours : j’ai choisi la France pour étudier l’illustration et, en Europe, il n’y a qu’en France qu’on peut véritablement être auteur de bande dessinée professionnel. Au début, pourtant, le livre était censé être écrit en anglais et édité en Corée du Sud par Kim Dae Jong. Très intéressé par l’histoire des autres pays asiatiques, il m’avait encouragée à écrire plein de souvenirs, à parler de mon enfance pour composer une histoire autobiographique à partir de ces pièces décousues. Le projet a évolué et je l’ai finalement écrit en français avec la collaboration d’Hélène Gaudy pour le texte. Maîtriser le français et connaître la culture française m’a ouvert de nouveaux horizons. Il y a ce côté lumineux. En même temps, depuis la sortie du livre et sa présentation, j’ai réalisé qu’en France aussi, la langue nationale s’était imposée en luttant contre des patois qu’on n’avait pas le droit de parler à l’école. Il y a aussi l’histoire des colonies françaises ou, en Belgique, les relations entre wallons et flamands. Cela me fait voir les choses différemment.

Vous revenez, dans la première partie du livre, sur la force d’embrigadement de l’école. Vous y racontez par exemple les concours de dessins patriotiques dans lesquels vous excelliez, l’apprentissage du mandarin que vous vous efforciez de parler sans accent taïwanais… Comment avez-vous recomposé cette histoire? Avez-vous écrit un scénario?

Dessins et texte ont surgi en parallèle. Je n’écris pas de journal intime mais ce sont des événements qui m’ont marquée, un peu comme des photos qui ont imprimé ma mémoire, des archives qui ressurgissent et m’interrogent.

Ce n’est que très tard que vous avez véritablement pris conscience que nombre de savoirs transmis à l’école découlaient de l’histoire officielle dictée par le régime de parti unique du KMT…

Dans le film Matrix, le héros se rend compte d’un seul coup que le monde qui l’entoure n’est que virtuel. Dans la vraie vie, ce n’est pas si simple. Quand on est une petite fille, on entend les adultes dire des choses bizarres mais on veut leur faire plaisir. Et puis, on est formatée par l’école. A la fac, il y avait davantage de discussions et j’ai alors pris connaissance des massacres ayant suivi l’incident du 28 février 1947 ainsi que de la Terreur blanche. Surtout, alors que, pendant la Terreur blanche, des personnes avaient été arrêtées sur le campus de l’université, les étudiants n’ont pas pu, après la démocratisation de Taïwan, obtenir l’autorisation d’élever un monument à leur mémoire. En France, il y a des plaques commémoratives sur le mur des écoles pour rappeler les crimes commis pendant l’Occupation. A Taïwan, on prétend que ce genre de rappel historique pourrait traumatiser les enfants…

Pour autant, vous retracez votre enfance avec humour et subtilité. Ainsi, malgré le contrôle exercé par les autorités à l’époque, vous racontez comment vous aviez accès aux mangas japonais…

C’étaient en fait des mangas piratés. L’importation des mangas était un gros business mais pour passer le cap de la censure, beaucoup étaient re-dessinés pour qu’on ne reconnaisse pas que les personnages étaient japonais.

Dans la dernière partie du livre, vous traitez de la période plus récente de l’histoire de Taïwan. On ressent moins de légèreté et un regard assez pessimiste sur la démocratie taïwanaise.

C’est vrai que cette partie évoque des choses plus lourdes. Je suis partie de Taïwan après le grand tremblement de terre de 1999 et j’étais déjà en France quand Chen Sui-bian a été élu à la présidence de la République. Alors bien sûr la distance peut bloquer le compteur, d’autant plus que la presse taïwanaise ne reflète pas la réalité. Mais la distance permet aussi de voir comment le régime continue à manipuler les opinions.

Formose a été publié à Taïwan l’an dernier. Quel accueil lui a été réservé ?

Au début, je n’imaginais même pas que ce livre puisse être publié à Taïwan. J’ai été très surprise qu’il touche autant de gens, d’autant plus que le roman graphique est une forme inhabituelle à Taïwan. Pour la version taïwanaise, j’ai complètement réécrit le texte, sachant qu’il y avait beaucoup d’explications dans la version française qui n’avaient pas lieu d’être en chinois et au contraire des nuances que je pouvais exprimer de manière plus précise en chinois. Bien sûr, c’est mon point de vue, mon interprétation. On a le droit de ne pas être d’accord. Mais je pense qu’il faut trouver des manières d’aborder ces sujets graves. On ne peut pas uniquement avoir des bandes dessinées « mignonnes ».

Une réponse à “« Formose » de Lin Li-chin, prix 2013 des lycéens d’Ile-de-France

  1. Pingback: 我的青春、我的FORMOSA by 林莉菁 Li-Chin Lin | Taiwanvore·

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s