Françoise Mengin présente : « Fragments d’une guerre inachevée »

Directrice de recherche à Sciences Po (CERI) et l’une des meilleurs spécialistes de Taiwan en France, Françoise Mengin a choisi Taipei pour la première présentation publique de son livre Fragments d’une guerre inachevée – Les entrepreneurs taïwanais et la partition de la Chine, paru en février 2013 aux éditions Karthala. Pour cette conférence, samedi 2 mars, la librairie Le Pigeonnier affichait complet.

Françoise Mengin a d’emblée rappelé l’ambition de l’ouvrage : comprendre comment les logiques économiques et sociales s’imbriquent dans le conflit de souveraineté dont Taïwan est l’objet, et qui a abondamment été étudié par ailleurs. Pour cela, elle s’est attachée à retracer l’évolution de l’entrepreneuriat taïwanais depuis 1945.

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Françoise Mengin a présenté son nouveau livre à la librairie Le Pigeonnier, à Taipei.

L’auteur propose une démonstration en quatre temps, exposés en autant de chapitres. Elle revient tout d’abord sur la genèse de l’entrepreneuriat insulaire. Celui-ci, dit-elle, est le « produit contingent de la guerre civile chinoise », en ce qu’il relève d’une économie coloniale mise au service d’un effort de guerre (civile). Dans les années 50 et 60, le secteur privé taïwanais est sous la dépendance du secteur public. Les rares grandes entreprises privées, aux mains de Chinois arrivés du continent à la suite de Chiang Kai-shek et du Kuomintang, sont protégées par le pouvoir et bénéficient de rentes de situation. Les ressources sont mises au service des colons (les continentaux) et de la machine de guerre. Les petites entreprises gérées par des « Taïwanais de souche » n’ont alors d’autre choix pour se développer que d’affronter le marché mondial, le pouvoir acceptant peu à peu de libéraliser le commerce extérieur dans l’espoir de constituer des réserves en devises qui financeront l’effort de guerre, dans la perspective de l’arrêt de l’aide américaine.

Au début des années 70, avec le remplacement de la république de Chine (Taipei) par la république populaire de Chine (Pékin) sur la scène internationale, le Kuomintang doit affronter une importante crise de légitimité. La réponse qui y est apportée est économique : « l’idéologie (contre-)révolutionnaire », souligne Françoise Mengin, fait place à « la raison gestionnaire ». Ce sera le début du « miracle économique » taïwanais. Sur l’autre rive du détroit de Taïwan, en Chine, la politique d’ouverture menée à partir de 1978 signe l’abandon de l’utopie maoïste pour la « raison gestionnaire ». On assiste là-bas aussi à un découplage de l’économique et du politique, dont l’un des premiers signes tangibles sont les zones économiques spéciales placées en face de Taïwan et de Hongkong et destinées à attirer les investissements en provenance de ces territoires. A la fin des années 80, Taïwan se démocratise mais le spectre politique ne s’y structure pas autour des oppositions généralement observées dans le monde (gauche/droite, religieux/laïc…) mais en fonction de la question de l’appartenance à la Chine. Le Parti démocrate-progressiste, nouvelle opposition constituée au Kuomintang, n’est pas un parti de gauche et sa base électorale comprend de nombreux petits patrons qui ont justement commencé à investir en Chine.

La ruée des entrepreneurs taïwanais (les « taishang ») vers la Chine, pointe Françoise Mengin, ne s’explique pas seulement par la politique d’ouverture économique de Pékin, levier de la politique de réunification. Les PME taïwanaises, dont le financement ne dépend pas de l’économie formelle, et dont les dirigeants ont des liens familiaux sur le continent, en particulier dans la région de Xiamen où, comme à Taïwan, on parle la langue minnan, contournent alors aisément les restrictions imposées par les pouvoirs publics taïwanais et investissent massivement en Chine. Elles sont bientôt suivies par les grandes entreprises. L’absence de liaisons maritimes et aériennes directes et l’obligation de faire transiter les investissements par un territoire tiers (Hongkong) encouragent paradoxalement cette tendance : comme il est trop coûteux de multiplier les allers-retours, des entrepreneurs taïwanais s’installent en Chine avec leur famille, et le « sas » hongkongais permet de s’exonérer des plafonds légaux relatifs aux montants investis. En Chine, les taishang reproduisent le système de production paternaliste et l’organisation quasi militaire qui prévalait à Taïwan avant la libéralisation. Ne bénéficiant d’aucune protection juridique, ils s’assurent la protection des bureaucrates locaux. Ces derniers n’ont finalement pas intérêt à voir tomber la « frontière » entre Taïwan et le continent. « En tant que tels, les investissements taïwanais en Chine n’ont pas fait progresser la réunification », note Françoise Mengin.

C’est paradoxalement à sa démocratisation que Taïwan doit d’être de plus en plus dans la zone d’influence de Pékin, avance l’auteur. On assiste dans les années 2000 à un remodelage des partis politiques à Taiwan et Pékin mise sur une surenchère entre les deux principaux partis et en leur sein. Pendant ses deux mandats à la présidence de la république, Chen Shui-bian est ainsi incapable de concilier les contradictions dans son camp, entre indépendantistes et petits patrons tournés vers la Chine. Son administration est entièrement dessaisie de la relation avec la Chine. C’est seulement avec l’arrivée au pouvoir de Ma Ying-jeou que les relations sino-taïwanaises vont être regouvernementalisées, avec la signature de 18 accords depuis 2008 et l’instauration de véritables relations de travail entre hauts fonctionnaires des deux rives. Pour autant, les questions politiques sont mises de côté au profit des dossiers économiques et pratiques.

Mais cette nouvelle éviction du politique ne signifie par l’absence de conséquences politiques pour Taïwan, insiste Françoise Mengin. Il n’y a pas à proprement parler de « normalisation » des relations entre Taïwan et la Chine, il n’y a pas non plus de négociation sur les volets internationaux et militaires, et la souveraineté nationale et l’état de droit sont remis en cause. Concernant ce dernier aspect, l’auteur pointe la poursuite des forums annuels entre le Kuomintang et le Parti communiste chinois, qui ne sont soumis à Taïwan à aucun contrôle parlementaire. Elle souligne l’absence de transparence qui préside aux négociations entre les deux rives et insiste sur les menaces pesant sur les libertés publiques et la liberté de la presse, notamment lors de la venue dans l’île de délégations chinoises ou par le jeu des rachats d’organes de presse. « Le Parti démocrate-progressiste, dit-elle en conclusion de la conférence, devra montrer, s’il veut revenir au pouvoir, qu’il est en mesure de dialoguer avec Pékin. Or, pour dialoguer avec Pékin, il devra reconnaître l’unicité de la Chine. »

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